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Entre, pose ton chagrin ici et avance.

Dans ma REPpublique à moi, il faudrait un grand sac, près du portail. Certains enfants pourraient, en arrivant, y déposer leurs chagrins. Et puis, comme par magie, ce grand sac disparaîtrait.

Des mois que ça dure. Depuis la rentrée quasiment. Une semaine sur deux, l’un ou l’autre est absent le vendredi. Le grand frère K., une fois. Le petit frère S., la fois d’après. La toute petite sœur, H., n’y va pas, pas pour l’instant.

La maman court partout, épuisée, seule. Elle s’excuse, ne viendra pas à la réunion de classe.
Elle s’excuse encore, ne viendra pas au rendez-vous individuel pour la remise de bulletin.
Pas le temps, toute seule, trop dur.

Devant le portail, elle est à l’écart, fait un signe de loin pour que K. et S. viennent la rejoindre. H. est dans ses bras. Elle a l’air fatiguée, dépassée.

Un vendredi sur deux, elle prend sa voiture, fait 400 kilomètres aller. La même chose au retour. A l’arrière, il y a K. une fois, S. la fois d’après.

Ils se garent sur ce parking qu’on imagine grand, mais triste, terriblement triste.

Ils entrent, montrent des papiers. Carte d’identité, autorisation. Fouille. Portails de détection de métaux.

Ils s’installent. Dans cette petite pièce que j’imagine grise, triste. Sur ces chaises que j’imagine vieilles, sales, rouillées.

Il arrive. Encadré de deux hommes, parfois trois. Des gardiens.

Papa.

Il s’assoit, prend K., ou S. dans ses bras. Ils parlent. De quoi, je ne sais pas.
Ce que fait Maman pendant ce temps, je ne sais pas non plus.
Elle écoute, elle raconte l’école, la vie, dehors. Sûrement.
Elle lui fait peut-être croire que tout va bien, qu’elle gère, qu’elle assure.
Ou pas.

Le lundi, un lundi sur deux. K. ou S. reviennent à l’école. Tristes, renfrognés, fatigués.

« Combien de temps ca va encore durer ? A t-on osé demander l’autre soir, à l’abri des regards et des oreilles.
– Longtemps.
– Mais, pardon, mais, il n’a pas tué quelqu’un quand même ?, a lancé, comme ça, L., la maîtresse de K.
– Si, deux personnes, en voiture. »

L’enfant sauvage

Dans ma REPpublique à moi, il y a des enfants qui ont, parfois, un sac à dos un peu trop lourd à porter. Alors on le porte, un peu, avec eux.

C’était au mois de Novembre. Elle était pieds nus. Elle n’avait pas de manteau. Elle était seule. Elle jouait, elle marchait, elle jouait, elle passait, elle repassait. Pas très bien coiffée. Très mal habillée. Des guenilles, je me souviens que c’est comme ça que mon collègue a décrit ses vêtements. « L’enfant sauvage », a-t-il a répondu quand je lui ai demandé de qui il parlait. Cela faisait trois jours qu’il la croisait, là, sur la place derrière l’école. A toute heure, toujours seule, toujours en guenilles. On n’a pas eu le temps de signaler quoique ce soit à la police, c’est elle qui nous a appelés. La gendarmerie, plus précisément. Une petite fille va bientôt venir s’inscrire chez vous, elle est déscolarisée depuis quelques mois, on suit sa maman.

Elles sont venues quelques jours plus tard. Avec des chaussures, cette fois. Des bottes même pour la maman. Des santiags qui font beaucoup de bruit quand elle marche. Sur le côté de la botte, à peine caché à l’intérieur, on aperçoit un petit objet attaché à sa cheville. C’est peut-être ça qui l’empêche de marcher vraiment droit. Ça ou autre chose. Il y a un homme avec eux. Et un petit garçon, dans une poussette. L’enfant sauvage regarde ses pieds, peut-être l’effet-chaussures. Elle regarde parfois la directrice aussi, mais vite fait. Puis elle regarde sa maman sortir péniblement de son sac les papiers dont on a besoin pour l’inscrire. Fiche de la mairie, carnet de santé, livret de famille. Nombre de frères et sœurs ? Un, il est là. Je vois inscrit sept enfants sur le livret de famille. Ah, oui mais non, c’est pas les miens, enfin c’est plus les miens, ils sont placés.

S. est arrivée dans ma classe. Avec sa bouille un peu crade, ses ongles longs remplis de terre, ses cheveux dans les yeux.
Pas facile de rester assise sur sa chaise.
Pas facile d’accepter le regard des autres.
Tu me les donnes ces cahiers, maîtresse ? Faut pas que maman elle paie ?.
Écris sur les lignes, S., non, plus petit.
Essaie de t’asseoir correctement, S.
Non, S., si tu as quelque chose à dire, lève le doigt.

« Maîtresse, !!! S., elle nous a tapés et insultés aussi….
– Oui, c’est parce qu’ils ont dit que ma mère elle était droguée. »

Jamais absente, jamais à l’heure. Elle lit. Elle écrit, pas très droit, mais elle écrit. Elle compte, elle calcule. Elle participe. Elle bouge. Elle tire la langue. Elle jette des objets sur les autres. Elle me regarde, beaucoup, tout le temps. Elle fait les exercices, enfin le premier. Pas les autres. De toutes façons, il n’y a plus de place sur la feuille et puis, un exercice, ça suffit, einh maîtresse.

« Je suis officier de gendarmerie, je m’occupe du suivi de contrôle judiciaire de Mme… vous êtes la maîtresse de la petite ? Est-ce qu’elle vient à l’école, est-ce que tout se passe bien ?
– Oui, tout va bien, elle est là, elle essaie, elle va y arriver, on s’en occupe. »

La réunion avec les parents de la classe est prévue dans trois jours. Je mets un mot dans le carnet de liaison et puis j’en parle à la sortie de l’école. La maman de S. ne viendra pas.
« Je ne peux pas. En fait, vous savez, je n’ai le droit de sortir qu’à certaines heures, sinon le truc là dans ma chaussure, il sonne et puis ils viennent me chercher.
– Vous voulez que je demande une autorisation spéciale au juge ? Je peux le faire.
– Non, vous me raconterez. »

La Voix d’Or de l’Afrique, un album pour enfants qui raconte l’histoire de Salif Keïta, sa maladie, sa différence, son combat solitaire pour devenir ce qu’il est aujourd’hui, contre la rigidité de certaines traditions, les préjugés. Les images sont belles, les textes chantent. Quand la classe est agitée, je n’ai qu’à lancer la chanson « La différence » et ils reprennent tous en choeur : «C’est la différence qui est jolie… ». S. a très vite appris les paroles. Elle ne chante pas, elle murmure, les yeux dans le vague.

« Pourquoi est-ce que Salif s’enfuit de chez ses parents ?
– Pour faire de la musique, pour chanter.
– Parce que son papa le met dehors.
– Parce qu’il ne sait pas où aller.
– Parce qu’il ne veut plus qu’on le rejette.
– Parce qu’il veut être libre, maîtresse !
S. a crié. Elle est debout.
– Oui S., qu’est-ce que ça veut dire être libre ?
– Faire ce qu’on veut, aller où on veut, ne pas aller en prison… »

Ça y est , elle a des amies. Elle joue, elle parvient à rester assise plus de 5 minutes, pas 10 non plus, mais au moins 6. Elle écrit un peu moins gros. Elle jette un peu moins d’objets. Elle n’insulte presque plus. Elle fait deux exercices sans remplir la feuille. On avance, doucement, mais ensemble. Elle me regarde toujours, beaucoup, tout le temps.

Retour de vacances d’hiver. S. n’est pas là. C’est sa première absence depuis qu’elle est dans ma classe. J’en parle à la directrice. On se dit qu’on attendra demain. Le lendemain, S. est là. Elle est coiffée. Elle a des chaussures qui brillent, un vrai manteau et il y a deux adultes autour d’elle. Elle regarde par terre. On peut vous parler ? Va dans la cour S..
Éducateurs. Foyer. Maman incarcérée. Contrôle judiciaire violé. Enfants placés. Foyer loin de l’école. On ne peut pas la laisser ici. Si. Non. Si, il faut. Non, on ne peut pas, c’est trop loin du foyer. Quelques semaines, quelques jours. D’accord.
Maîtresse, je ne veux pas changer d’école, je veux rester avec toi, ici. On va essayer S., on va voir. Travaille, ne t’occupe pas de ça.

« Tu peux emmener tous les cahiers S., je te les donne, tu les montreras à ta nouvelle maîtresse pour qu’elle voit tout ce que tu sais faire. Je l’ai eue au téléphone, elle va t’apprendre plein de choses elle aussi, tu verras.
Elle fouille dans sa poche, en sort une poignée de bonbons, tous différents.
– Je les ai piqués un peu partout dans le foyer, mais je n’en ai trouvé que 22, on est 25, comment je fais ? »

J’ai croisé sa maman quelques semaines plus tard. Seule, toujours avec ses santiags. Au coin d’une rue, tôt le matin. Elle est venue me voir, s’est excusée, m’a dit qu’elle attendait un ami qui devait l’emmener voir S. au foyer, avant qu’elle ne parte à l’école. Je vais la récupérer, le juge il a dit un an, après je vais la récupérer.

Un an a passé. Elle n’a pas récupéré sa fille. Ni son fils. La maman de S. est morte. La rumeur est arrivée jusqu’à nous. Personne n’a pu nous dire quand, comment, ni pourquoi. Personne ne peut me dire où est S. aujourd’hui, comment elle va, est-ce qu’elle est heureuse dans son école. Je ne suis pas enquêtrice, je ne suis pas gendarme, je ne suis pas juge, je suis enseignante. C’est tout.

Anouk F