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Se faire confiance, entre professionnels, pour l’aider.

Dans ma REPpublique à moi, on observe, on analyse, on essaie de comprendre. Quand on pense avoir la solution, on fonce. Mais il y a des murs, de très hauts murs qui se dressent, parfois, et font mal.

Ca fait des semaines que je l’observe. Que j’essaie de le comprendre. Que j’essaie de l’aider. Mais je n’y arrive pas. Des semaines que je me demande ce qui ne va pas, pourquoi M. ne fait jamais ce que la consigne lui demande de faire, pourquoi M. pose toujours des questions à côté du sujet, apporte toujours des réponses loin, très loin de la plaque.

J’en ai parlé avec ses anciens enseignants.
J’en ai parlé avec ses parents.
Je l’ai « signalé » au RASED (Réseau d’Aide et de Soutien aux Enfants en Difficulté).
M. n’a pas changé.
Ailleurs, il est ailleurs, tout le temps.

Il sourit pourtant, il est gentil.
Il essaie, il a envie, très envie.
Mais il n’y est pas.

Déficience ? Non, disent les tests psychométriques.

Une fois, une Auxiliaire de Vie Scolaire assigné à un autre élève de l’école est entrée dans ma classe. Son élève était absent.

« Assieds toi à côté de M., si tu veux, pour voir, ça va peut-être l’aider ».

Miracle. Fils connectés. Un autre M.
S. n’a pas fait les exercices à sa place. Elle s’est juste assise, là, tout près de lui. Elle l’a regardé, elle lui a donné confiance. Il a réussi. 100% à la dictée. Des calculs justes, des opérations bien posées.
J’ai dû me pincer pour le croire.

« Troubles de l’attention et de la concentration », dit le rapport de la psychologue scolaire.
« La présence d’une AVS à ses côtés semble nécessaire », conclut le même rapport.

La machine se met en branle.
Dossier GEVASCO à remplir de mon côté.
Dossier MDPH du côté de la maman. Oui, MDPH, Maison Départementale des Personnes Handicapées. Non, M. n’est pas handicapé, mais c’est ainsi, c’est la MDPH qui attribue – ou pas- les AVS.

La maman de M. doit aller voir son médecin de famille. Il doit absolument remplir un certificat médical pour compléter le dossier et qu’il aboutisse.

Les jours passent. M. entre dans ma classe, une enveloppe à la main. Victorieux.
Le dossier. Complet.
Ou presque.
Le médecin a refusé de signer le certificat médical.

J’appelle le docteur, lui explique, lui demande simplement de signer pour faire aboutir des semaines d’observation, de travail, pour aider M.

« Cet enfant n’est pas handicapé, me répond le docteur.
– Je sais, je n’ai jamais dit ça, mais c’est la procédure, faisons-nous confiance, entre professionnels.
– Non, je ne signerai pas ce papier. Et j’ai bien expliqué à la maman de M. qu’elle devait arrêter de vous écouter. Vous vous rendez compte que vous êtes en train de lui faire croire que son fils est handicapé ?
– Mais je ne lui ai jamais fait croire ça, nous lui avons expliqué, démontré, prouvé. Ecoutez moi, croyez moi, contactez la psychologue scolaire si besoin… »

Il a raccroché.
Je suis rentrée dans ma classe.
J’ai regardé le dossier.
Incomplet.

M. s’est retourné. Inquiet.
Je lui ai dit de ne pas s’en faire, que j’allais trouver une solution.
Il m’a crue. Je ne sais pas s’il a bien fait.

Différent, c’est tout.

Dans ma REPpublique à moi, on parle de la différence. On explique qu’elle existe et qu’il faut l’accepter. Mieux, qu’il faut l’accueillir et lui sourire.

Je ne pensais pas que ce jeu existait encore. Comme je ne pensais pas que certains mots se disaient encore.
Un bout de papier plié en 8, 16, ou je ne sais plus. Quand j’étais gamine on appelait ça un « croque-madame ».

« Combien en voulez-vous ?
Je vois Y., dans le couloir, déplier son petit objet en papier devant M.
– Huit, répond M.
– Un, deux, trois…
– Alors, alors ?
– Alors, t’es un mongolien ! »
M. éclate de rire, Y. en rajoute.

Je ne leur en veux pas, pas vraiment. J’ai sans doute déjà dit ça, moi aussi, enfant, dans la cour, pour insulter quelqu’un, pour rire. « Triso » «Mongolito ». Qu’on me jette la pierre tout de suite si je suis la seule à avoir déjà prononcé ces mots.

Je ne leur en veux pas, mais je le supporte difficilement. Parce que maintenant, je sais.

Ils s’installent en classe. On avait prévu de la faire de la géographie. Tant pis, on en fera plus tard. Ou pas. J’attends que le calme s’installe, j’interpelle Y.

« C’est quoi un mongolien, Y. ?
– Bah, euh, je sais pas. Un fou ? »

Regardez, écoutez, comprenez.
Chromosomes.
Génétique.
Non ce n’est pas une maladie.
Non ça ne veut pas dire être fou.
La discussion dure une heure. On n’a pas fait de géographie. Tant pis.

L’année suivante, je prends les devants. En lecture, je leur propose un livre : « Un petit frère pas comme les autres ». L’histoire d’un petit lapin un peu différent, qui fait pipi par terre , qui n’arrive pas à parler, à peine à marcher. Sa grande sœur, au petit lapin, ça l’agace carrément. Alors Papa et Maman Lapin lui explique « ton petit frère est porteur de la trisomie 21 ».

« C’est quoi, maîtresse, la trisomie 21 ? »

Chromosomes. Génétique. Photos. Vidéos. Louise.

Louise, c’est une petite fille porteuse de trisomie 21. La fille d’une amie. On était enceinte en même temps, on a accouché à quelques semaines d’intervalle. Mon fils est « normal », sa fille a « ce truc en plus ». Quand Louise est née, j’ai pleuré. J’avais peur, je trouvais ça terrible, affreux. Puis Louise a grandi et j’ai grandi aussi. Depuis Louise, j’ai accepté, j’ai compris. Je sais que ce n’est ni terrible, ni triste, ni affreux. Que c’est différent, c’est tout. Alors je veux que, eux aussi, ils grandissent, acceptent et comprennent. Et sans tarder.

Les questions fusent.
« C’est contagieux ?
– Ça se soigne ?
– Un jour, elle pourra parler, Louise ?
– Pourquoi ça existe ? »

J’essaie de répondre à tout, au mieux. Et puis je leur parle d’A., le petit frère de Y. et M., deux enfants de l’école. A., il a 4 ans, il est à la maternelle, à côté. Lui aussi, il a ce « truc en plus ».

« Ah oui, maîtresse, on le connaît A. , c’est ça qu’il a ?
– Oui.
– Alors, ça ne veut pas dire être bête, ou être fou, A., il n’est pas bête, il n’est pas fou.
– Non, c’est juste qu’il mettra plus de temps à apprendre mais il saura tout faire, comme vous.
– Bah oui, mais nous, on peut l’aider, maîtresse ! »

A la sortie de l’école, A. est dans sa poussette. Maman est venue chercher Y. et M., comme tous les soirs. Comme tous les soirs, tout le monde vient dire bonjour à A.. Tout le monde lui sourit, s’accroupit devant sa poussette. Deux enfants de ma classe arrivent derrière, en courant. Ils ne se baissent pas vers A.. Pas tout de suite. Ils ont quelque chose à dire à sa maman, d’abord.

« Madame, madame, on sait ce que c’est la trisomie 21! Il saura tout faire A., tout faire, elle a dit la maîtresse.»

Je suis fière. Je suis fière parce que ces deux-là au moins, j’en suis sûre, ils ne rejetteront pas, ne reculeront pas, ne dénigreront pas.

Je suis fière aussi parce qu’aujourd’hui, ils sont tous venus avec des chaussettes dépareillées.

« Pourquoi des chaussettes dépareillées, à votre avis ?
– Pour dire que c’est pas parce qu’elles sont pas pareilles que ça nous empêche de marcher ».

Juré, je n’avais rien soufflé.