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Qu’est-ce que tu fais pour les vacances ?

Dans ma REPpublique à moi, on se sépare, contre notre gré, pendant plusieurs jours, plusieurs semaines, parfois. Mais on y pense, souvent, tout le temps.

Vacances de printemps.
Pour moi, pour mes enfants, ce sont les vacances dans les forêts, dans les champs, dans les rivières et cette année aussi, un peu, à la mer.
Pour moi, pour mes enfants, ce sont les vacances de la famille, des grands-parents, des arrières-grands-parents, des oncles, des tantes, des cousins.
Pour moi, pour mes enfants, ce sont les vacances du bonheur, des rires, de l’extérieur.

Mais pour eux ?

La rentrée, c’est dans deux jours. Je ne dis pas que j’ai pensé à eux tous les jours pendant ces deux semaines, mais je me suis, souvent, demandé ce qu’étaient leurs vacances de printemps, à eux. J’y pense encore un peu plus aujourd’hui.

A., arrivé de Syrie il y a deux mois. Il n’avait pas de chaussettes avant qu’on se quitte. C’est bien, il n’en a plus besoin maintenant. Son manteau était un peu trop grand, ses pulls un peu troués. Comment sont ces Tee-shirts ? En a t-il ? H., sa jolie petite sœur, qui sourit tout le temps et me répond, inlassablement « Ca wa bien, merci », a t-elle trouvé des jouets pour s’occuper pendant ces deux semaines dans ce tout petit appartement, dans cette petite chambre qu’ils partagent avec Papa et Maman ? Avec Maman, allongée, malade, depuis son arrivée, depuis leur traversée ?

A quelques rues de là, je me demande que ce M. a fait de ces vacances. Avant de partir, il m’a promis qu’il ne jouerait pas « trop » à la Play Station. Il m’a assuré qu’il lirait « au moins un livre, je te raconterai après maîtresse, promis ». Il m’a aussi juré qu’il ferait ses devoirs, cette fois, « tu peux me croire.  En plus, elle est jolie la chanson qu’on doit apprendre, maîtresse ».

Et K. ? Est-ce que Papa est enfin venu le voir ? A chaque vacances, il y croit, il m’en parle. « Je suis sûr qu’il viendra cette fois maîtresse, j’en suis sûr, il me l’a dit, au téléphone, je suis trop content ». Et puis à chaque retour de vacances, il fait la grimace, il est triste. Pas besoin de lui poser la question.

Oh, H., je sais ce qu’elle a fait de ses vacances ! Pas de rivière, pas de forêt, pas de Papi, ni de Mamie, trop loin. H., elle a révisé. Sans relâche. Comme si elle passait le Bac en rentrant. Elle a fait des exercices, puis Maman lui en a donné encore d’autres, puis elle en a réclamé encore. Elle a lu, beaucoup, elle a écrit, énormément. Elle aime ça H., presque trop.

Et E. ? Est-ce qu’il sera là lundi ? J’espère que non. Je l’aime bien, E., il apprend vite, il est gentil. Un peu brusque, presque violent, mais il s’améliore. Je l’aime bien mais j’espère qu’il aura enfin quitté ce petit hôtel dans lequel l’association les a placés, quand ils sont arrivés d’Albanie, le mois dernier. J’espère qu’avec son grand frère, ils auront trouvé un autre espace de jeu que la rue qui longe l’école, dans laquelle on les voit traîner avant, après, et même pendant, parfois.

Lundi, avec ou sans E., on va reconstituer notre petite famille, pour quelques semaines encore. Quelques semaines ensoleillées, brillantes, pendant lesquelles on va apprendre encore mais on va construire aussi. Il faudra préparer un beau spectacle pour la fin de l’année. Il faudra penser à de jolis cadeaux pour la fête des parents.

Il faudra aussi doucement préparer notre séparation, la vraie cette fois.
Se dire au-revoir.
Ou à bientôt.

Se faire confiance, entre professionnels, pour l’aider.

Dans ma REPpublique à moi, on observe, on analyse, on essaie de comprendre. Quand on pense avoir la solution, on fonce. Mais il y a des murs, de très hauts murs qui se dressent, parfois, et font mal.

Ca fait des semaines que je l’observe. Que j’essaie de le comprendre. Que j’essaie de l’aider. Mais je n’y arrive pas. Des semaines que je me demande ce qui ne va pas, pourquoi M. ne fait jamais ce que la consigne lui demande de faire, pourquoi M. pose toujours des questions à côté du sujet, apporte toujours des réponses loin, très loin de la plaque.

J’en ai parlé avec ses anciens enseignants.
J’en ai parlé avec ses parents.
Je l’ai « signalé » au RASED (Réseau d’Aide et de Soutien aux Enfants en Difficulté).
M. n’a pas changé.
Ailleurs, il est ailleurs, tout le temps.

Il sourit pourtant, il est gentil.
Il essaie, il a envie, très envie.
Mais il n’y est pas.

Déficience ? Non, disent les tests psychométriques.

Une fois, une Auxiliaire de Vie Scolaire assigné à un autre élève de l’école est entrée dans ma classe. Son élève était absent.

« Assieds toi à côté de M., si tu veux, pour voir, ça va peut-être l’aider ».

Miracle. Fils connectés. Un autre M.
S. n’a pas fait les exercices à sa place. Elle s’est juste assise, là, tout près de lui. Elle l’a regardé, elle lui a donné confiance. Il a réussi. 100% à la dictée. Des calculs justes, des opérations bien posées.
J’ai dû me pincer pour le croire.

« Troubles de l’attention et de la concentration », dit le rapport de la psychologue scolaire.
« La présence d’une AVS à ses côtés semble nécessaire », conclut le même rapport.

La machine se met en branle.
Dossier GEVASCO à remplir de mon côté.
Dossier MDPH du côté de la maman. Oui, MDPH, Maison Départementale des Personnes Handicapées. Non, M. n’est pas handicapé, mais c’est ainsi, c’est la MDPH qui attribue – ou pas- les AVS.

La maman de M. doit aller voir son médecin de famille. Il doit absolument remplir un certificat médical pour compléter le dossier et qu’il aboutisse.

Les jours passent. M. entre dans ma classe, une enveloppe à la main. Victorieux.
Le dossier. Complet.
Ou presque.
Le médecin a refusé de signer le certificat médical.

J’appelle le docteur, lui explique, lui demande simplement de signer pour faire aboutir des semaines d’observation, de travail, pour aider M.

« Cet enfant n’est pas handicapé, me répond le docteur.
– Je sais, je n’ai jamais dit ça, mais c’est la procédure, faisons-nous confiance, entre professionnels.
– Non, je ne signerai pas ce papier. Et j’ai bien expliqué à la maman de M. qu’elle devait arrêter de vous écouter. Vous vous rendez compte que vous êtes en train de lui faire croire que son fils est handicapé ?
– Mais je ne lui ai jamais fait croire ça, nous lui avons expliqué, démontré, prouvé. Ecoutez moi, croyez moi, contactez la psychologue scolaire si besoin… »

Il a raccroché.
Je suis rentrée dans ma classe.
J’ai regardé le dossier.
Incomplet.

M. s’est retourné. Inquiet.
Je lui ai dit de ne pas s’en faire, que j’allais trouver une solution.
Il m’a crue. Je ne sais pas s’il a bien fait.

L’enfant sauvage

Dans ma REPpublique à moi, il y a des enfants qui ont, parfois, un sac à dos un peu trop lourd à porter. Alors on le porte, un peu, avec eux.

C’était au mois de Novembre. Elle était pieds nus. Elle n’avait pas de manteau. Elle était seule. Elle jouait, elle marchait, elle jouait, elle passait, elle repassait. Pas très bien coiffée. Très mal habillée. Des guenilles, je me souviens que c’est comme ça que mon collègue a décrit ses vêtements. « L’enfant sauvage », a-t-il a répondu quand je lui ai demandé de qui il parlait. Cela faisait trois jours qu’il la croisait, là, sur la place derrière l’école. A toute heure, toujours seule, toujours en guenilles. On n’a pas eu le temps de signaler quoique ce soit à la police, c’est elle qui nous a appelés. La gendarmerie, plus précisément. Une petite fille va bientôt venir s’inscrire chez vous, elle est déscolarisée depuis quelques mois, on suit sa maman.

Elles sont venues quelques jours plus tard. Avec des chaussures, cette fois. Des bottes même pour la maman. Des santiags qui font beaucoup de bruit quand elle marche. Sur le côté de la botte, à peine caché à l’intérieur, on aperçoit un petit objet attaché à sa cheville. C’est peut-être ça qui l’empêche de marcher vraiment droit. Ça ou autre chose. Il y a un homme avec eux. Et un petit garçon, dans une poussette. L’enfant sauvage regarde ses pieds, peut-être l’effet-chaussures. Elle regarde parfois la directrice aussi, mais vite fait. Puis elle regarde sa maman sortir péniblement de son sac les papiers dont on a besoin pour l’inscrire. Fiche de la mairie, carnet de santé, livret de famille. Nombre de frères et sœurs ? Un, il est là. Je vois inscrit sept enfants sur le livret de famille. Ah, oui mais non, c’est pas les miens, enfin c’est plus les miens, ils sont placés.

S. est arrivée dans ma classe. Avec sa bouille un peu crade, ses ongles longs remplis de terre, ses cheveux dans les yeux.
Pas facile de rester assise sur sa chaise.
Pas facile d’accepter le regard des autres.
Tu me les donnes ces cahiers, maîtresse ? Faut pas que maman elle paie ?.
Écris sur les lignes, S., non, plus petit.
Essaie de t’asseoir correctement, S.
Non, S., si tu as quelque chose à dire, lève le doigt.

« Maîtresse, !!! S., elle nous a tapés et insultés aussi….
– Oui, c’est parce qu’ils ont dit que ma mère elle était droguée. »

Jamais absente, jamais à l’heure. Elle lit. Elle écrit, pas très droit, mais elle écrit. Elle compte, elle calcule. Elle participe. Elle bouge. Elle tire la langue. Elle jette des objets sur les autres. Elle me regarde, beaucoup, tout le temps. Elle fait les exercices, enfin le premier. Pas les autres. De toutes façons, il n’y a plus de place sur la feuille et puis, un exercice, ça suffit, einh maîtresse.

« Je suis officier de gendarmerie, je m’occupe du suivi de contrôle judiciaire de Mme… vous êtes la maîtresse de la petite ? Est-ce qu’elle vient à l’école, est-ce que tout se passe bien ?
– Oui, tout va bien, elle est là, elle essaie, elle va y arriver, on s’en occupe. »

La réunion avec les parents de la classe est prévue dans trois jours. Je mets un mot dans le carnet de liaison et puis j’en parle à la sortie de l’école. La maman de S. ne viendra pas.
« Je ne peux pas. En fait, vous savez, je n’ai le droit de sortir qu’à certaines heures, sinon le truc là dans ma chaussure, il sonne et puis ils viennent me chercher.
– Vous voulez que je demande une autorisation spéciale au juge ? Je peux le faire.
– Non, vous me raconterez. »

La Voix d’Or de l’Afrique, un album pour enfants qui raconte l’histoire de Salif Keïta, sa maladie, sa différence, son combat solitaire pour devenir ce qu’il est aujourd’hui, contre la rigidité de certaines traditions, les préjugés. Les images sont belles, les textes chantent. Quand la classe est agitée, je n’ai qu’à lancer la chanson « La différence » et ils reprennent tous en choeur : «C’est la différence qui est jolie… ». S. a très vite appris les paroles. Elle ne chante pas, elle murmure, les yeux dans le vague.

« Pourquoi est-ce que Salif s’enfuit de chez ses parents ?
– Pour faire de la musique, pour chanter.
– Parce que son papa le met dehors.
– Parce qu’il ne sait pas où aller.
– Parce qu’il ne veut plus qu’on le rejette.
– Parce qu’il veut être libre, maîtresse !
S. a crié. Elle est debout.
– Oui S., qu’est-ce que ça veut dire être libre ?
– Faire ce qu’on veut, aller où on veut, ne pas aller en prison… »

Ça y est , elle a des amies. Elle joue, elle parvient à rester assise plus de 5 minutes, pas 10 non plus, mais au moins 6. Elle écrit un peu moins gros. Elle jette un peu moins d’objets. Elle n’insulte presque plus. Elle fait deux exercices sans remplir la feuille. On avance, doucement, mais ensemble. Elle me regarde toujours, beaucoup, tout le temps.

Retour de vacances d’hiver. S. n’est pas là. C’est sa première absence depuis qu’elle est dans ma classe. J’en parle à la directrice. On se dit qu’on attendra demain. Le lendemain, S. est là. Elle est coiffée. Elle a des chaussures qui brillent, un vrai manteau et il y a deux adultes autour d’elle. Elle regarde par terre. On peut vous parler ? Va dans la cour S..
Éducateurs. Foyer. Maman incarcérée. Contrôle judiciaire violé. Enfants placés. Foyer loin de l’école. On ne peut pas la laisser ici. Si. Non. Si, il faut. Non, on ne peut pas, c’est trop loin du foyer. Quelques semaines, quelques jours. D’accord.
Maîtresse, je ne veux pas changer d’école, je veux rester avec toi, ici. On va essayer S., on va voir. Travaille, ne t’occupe pas de ça.

« Tu peux emmener tous les cahiers S., je te les donne, tu les montreras à ta nouvelle maîtresse pour qu’elle voit tout ce que tu sais faire. Je l’ai eue au téléphone, elle va t’apprendre plein de choses elle aussi, tu verras.
Elle fouille dans sa poche, en sort une poignée de bonbons, tous différents.
– Je les ai piqués un peu partout dans le foyer, mais je n’en ai trouvé que 22, on est 25, comment je fais ? »

J’ai croisé sa maman quelques semaines plus tard. Seule, toujours avec ses santiags. Au coin d’une rue, tôt le matin. Elle est venue me voir, s’est excusée, m’a dit qu’elle attendait un ami qui devait l’emmener voir S. au foyer, avant qu’elle ne parte à l’école. Je vais la récupérer, le juge il a dit un an, après je vais la récupérer.

Un an a passé. Elle n’a pas récupéré sa fille. Ni son fils. La maman de S. est morte. La rumeur est arrivée jusqu’à nous. Personne n’a pu nous dire quand, comment, ni pourquoi. Personne ne peut me dire où est S. aujourd’hui, comment elle va, est-ce qu’elle est heureuse dans son école. Je ne suis pas enquêtrice, je ne suis pas gendarme, je ne suis pas juge, je suis enseignante. C’est tout.

Anouk F