Chroniques

Malgré tout.

Il est des certitudes qui ne demandent qu’à vaciller.
Pourtant, on leur plante les pieds dans le sol et on s’obstine à les faire tenir debout.
Il n’y a que le temps qui les érode, jour après jour, et leur permet, parfois, de s’écrouler.
Le temps et les rencontres.
Les confrontations avec celles et ceux qui vivent ces certitudes de bien trop près, et n’ont finalement que peu de choses à faire ou à dire pour vous aider à les bousculer.

J’avais déjà perdu mes moyens, la première fois.
Il y avait cette case vide, sur la fiche orange qu’ils nous ramènent en début d’année.
Vide et barrée d’un grand trait.
Au-dessous, Papa avait écrit “décédée”.
Je l’ai relue plusieurs fois et j’ai essayé d’oublier.
J’ai tout fait pour ne pas en faire état, pour ne pas le regarder autrement.
Je le savais et cela devait me suffire.
A l’intérieur, pourtant, j’étais effondrée.

J’ai appris à le connaître.
A comprendre ses envies que je le regarde, ce besoin permanent que je le félicite, ce “moi je” qui revient sans cesse dans sa bouche.
Comme tous les autres, sûrement.
Peut-être juste un peu différemment.
Je n’ai pas voulu l’empêcher de s’attacher.
Je lui ai sans doute laissé la porte un peu plus ouverte que je ne l’aurais dû.
Mais cette case vide était là, toujours pas loin de lui, et j’avais l’impression que c’est ce que je lui devais.

Un jour, Papa m’a raconté.
La tumeur depuis longtemps détectée.
La vie qui a continué de couler.
Cette douleur qui un jour l’a paralysée.
Cette toute petite semaine qui a fini par l’emporter.
Ensuite, nous n’en avons jamais reparlé.

Jusqu’à ce message, que je me suis décidée à lui envoyer.

“Nous préparerons la semaine prochaine un cadeau pour la fête des mères.
Comment souhaitez-vous que je lui présente les choses ?
Le fera t-il pour vous ? pour sa Mamie?”

Avec tout ce que ce message peut comporter d’indélicatesse, j’ai marché sur mes gros œufs et attendu cette réponse en me disant que j’avais peut-être merdé. Que ce cadeau, on pouvait sûrement s’en passer. Que rien ne nous y obligeait. Que si ça le blessait, alors je préférais abandonner.
C’est là que mes petites certitudes ont commencé à s’agiter.
Les quelques mots qu’il m’a répondus ont suffi à les balayer.
“Non, il le fera pour elle, comme chaque année, et sera ravi de le faire, vous verrez ! Nous lui apporterons ensemble et ce sera un joli dimanche que nous passerons tous les trois, malgré tout.”

Plus fort que l’univers tout entier.

Photo Sébastien Bozon/AFP

Il a vidé son sac et maintenant ça va mieux.
Au moins un peu.
Il a pleuré, beaucoup, mais il a tout dit.
Je l’ai remercié, je l’ai encouragé.
Je l’ai aidé à sortir pelle après pelle un peu de ces montagnes qui lui pèsent tant.
Un peu de ce qui a fait qu’aujourd’hui encore, il s’est senti différent.

On a pourtant commencé par s’énerver.
Les nerfs étaient au bord de ses lèvres et la frustration lui brûlait les yeux.
Je devrais savoir y faire, déceler les indices, décoder ces colères que je juge d’abord infondées, ces mots qui dépassent sa pensée et qui nous font, à tous les deux, hausser le ton. Mais il arrive que j’oublie les codes, que je refuse les signes et que je baisse la garde. Alors il a crié, fort. Ses mains ont essayé de s’exprimer à leur tour. J’ai crié aussi. Plus fort que lui. Parce que c’est moi qui commande, ici. Parce que je suis cet être humain qui a aussi ses failles, ses faiblesses et ses petits bouts de montagne qui prennent un peu de place à l’intérieur.

Les cris ont cessé.
Ses pleurs ont suivi.
Nous nous sommes assis.
Il a repris sa respiration.
Les mots ont commencé à sortir.
En rafales, mais saccadés.
C’est parce que..
C’est parce que..

Il a dit son ennui.
Il a confessé la punition qui lui a pendu au nez quand la maîtresse lui a, pour la dixième fois, demandé de se taire.
Il a dit sa tristesse de l’avoir déçue, peut-être, et sa peur terrible de lui déplaire.
Il a raconté ce doigt qui restait levé sans qu’on ne le regarde jamais.
Il a repris les mots de la maîtresse qui lui disait qu’elle savait qu’il savait, mais que les autres aussi, ils devaient apprendre.
Il a demandé quand est-ce que lui, il apprenait.
Il a demandé pourquoi les autres, ils ne savaient pas tout de suite, eux aussi.
Il a dit qu’il aimait y aller, mais qu’aujourd’hui, il aurait voulu être ailleurs.
Il a entendu qu’aux autres, il fallait leur laisser du temps. Il a dit que lui, on lui en donnait trop, justement, et qu’il ne savait pas trop qu’en faire. Parce qu’il veut aller vite, parce qu’il en veut encore et toujours plus. Parce que quoiqu’on fasse, ça ne sera jamais assez.

Il a dit tout ça sans s’arrêter.
Il n’y a que ses larmes qui ont cessé de couler.
Je n’ai rien dit. Juste écouté.
J’ai vu les tas de pierres sortir peu à peu de son petit torse et son ventre se dégonfler.
Je lui ai caressé les cheveux et lui ai dit que je l’aimais.
Il m’a dit que lui aussi, plus fort que l’univers tout entier.
“Et même que l’univers, je ne sais pas si tu le savais, mais ça dépasse au moins dix milliards d’années-lumière, alors rends toi compte de ce que c’est.”
Je l’ai serré très fort dans mes bras.
Alors, doucement, il a soufflé : Merci, Maman.

Jeux de mains…

Marcel Marceau dit le mime Marceau (1971)• Crédits : inconnu

“Vous pouvez sortir vos petites étiquettes.
Huit paires d’yeux scannent les tables qu’on leur a installées.
D’un côté, un pot à stylo et une petite barquette, avec des ciseaux, de la colle, une gomme.
Sur chaque objet, un autocollant nominatif.
Et à gauche, un tas de feuilles, imprimées la veille.
Personne ne peut plus les toucher, à part celui qui est assis là.
“Non, pas les gommettes G., les étiquettes !
Non pas là, juste à côté. , enfin de l’autre côté. Euh au-dessous, l’autre encore..
Je ne peux pas m’approcher à moins d’un mètre, alors je tends mon index (mais pas trop) et j’essaie de la guider. Elle panique. Le tas de feuilles tombe à terre. Je sens qu’elle va pleurer. Non, je ne ramasserai pas les feuilles, je n’ai pas le droit d’y toucher. Mon regard scanne à son tour la pièce. En un instant, ma main pousse le pressoir du gel hydro-alcoolique, j’en fais couler partout sur mon bureau mais tant pis, urgence. Je frotte mes paumes, mes doigts, mes pouces et je vole ramasser les feuilles de N., qui n’a pas eu le temps de pleurer et qui n’avait visiblement de toutes façons pas l’intention de se baisser.
“Voilaaaa ! C’est ça, les étiquettes !
“Moi aussi, maîtresse, montre moi, c’est quoi les étiquettes ?!!”

“Maîtresse, j’ai envie de me moucher.
– Oui, I. Il y a une boite de mouchoirs rien que pour toi dans ton casier. Voilà, oui, c’est ça.
– J’arrive pas à l’ouvrir.
– Alors il y a une languette dessous. Non, retourne la boite. Ne la secoue pas, la languette ne va pas apparaître toute seule, tourne-la. Oui, là, tu l’as tournée mais pas comme ça. Horizontalement. Ah ? Tu sais pas ce que ça veut dire horizontalement ? Alors ça veut dire que la boite elle reste couchée et tu la retournes du bas vers le haut. Ou du haut vers le bas, c’est comme tu veux. Comment ça tu comprends rien à ce que je dis ? Regarde le geste que je fais, il faut que tu fasses pareil. Non, avec la boite dans les mains… Attends I., je vais le faire”.
Nouveau braquage des yeux vers le bureau.
Stupeur : le gel-hydroalcoolique a disparu. J’ai dû le laisser à côté de la machine à café tout à l’heure. Retour vers I., ce ne sont pas des larmes qui s’apprêtent à couler mais bien de la morve liquide qui goutte déjà au bout de son nez. Même pas le temps d’aller me laver les mains. L’infirmière a bien dit trente secondes de lavage minimum, et la goutte là, je ne lui en donne pas 10 pour faire une flaque sur les fameuses étiquettes. Et comme je ne pourrai pas lui en imprimer d’autres parce qu’il n’y a plus de toner dans la photocopieuse… Prête à baisser les bras, je me retourne vers l’enfant à la goutte au nez (tiens ça ferait un joli nom de tableau ça ?). Armé de son ciseau nominatif, l’ingénieux est en train littéralement de poignarder la boite à mouchoirs. J’ai presque envie d’aller l’aider tellement ça a l’air jouissif. Il arrache un tissu déjà bien amoché de la boite, le porte à son nez si vite et si violemment qu’il renverse la bouteille d’eau dont le bouchon n’était pas fermé sur les étiquettes que je ne pourrai pas lui réimprimer. Mais l’éponge, elle est désinfectée ?

#maviedeprofdéconfinée

Je vais y aller.

Photo Robert Doisneau

Je vais y aller.
Tu ne m’en laisses pas le choix, mais là n’est peut-être pas la question.
Je vais y aller parce qu’ils m’attendent, là-bas.
Parce qu’ils ont besoin de moi.
Parce qu’ils me manquent, parce que ce n’est pas fini.
Parce que nous avons, ensemble, encore bien des choses à apprendre.
Des uns. Des autres.

Je vais y aller.
Mais ce que tu me demandes, je t’assure que je ne sais pas le faire.
Rester loin d’eux, exiger qu’ils ne bougent pas.
Ne pas leur proposer de jouer, jamais.
Ne pas les autoriser à s’approcher.
A se copier.
A se toucher.
Parler devant eux comme si je n’étais qu’un écran de plus dans leur vie.
Leur demander d’écrire, écrire encore.
Manipuler, peut-être. Mais seuls.
Sans interagir.
Sans piquer le jeton de l’autre pour lui prouver qu’il en a un en trop.
Sans poser au bon endroit cette pièce de puzzle dont il se demandait bien où elle allait.

J’y serai.
Tu as dit que ton objectif était avant tout social.
J’aimerais tellement y croire.
Sortir de chez eux ces enfants qui n’y sont pas heureux.
Faire baisser ce chiffre abominable qui nous dit que les signalements pour enfants en danger ont augmenté de 89%.
Oui, mille fois oui.
Dis-moi, crois-tu sincèrement que ces enfants-là seront avec moi ?
Nous crois-tu assez convaincants pour avoir obtenu des familles un accord sans être en mesure de leur garantir que le virus n’arrivera pas chez eux ?
Quelle légitimité avons-nous ?
Quelle légitimité nous as-tu donnée ?
Dis-moi comment faire venir à l’école des enfants déjà absentéistes quand celle-ci n’est plus obligatoire ?

Je serai là.
Parce que le tunnel qui se creuse va bientôt créer un océan.
Je veux donner à tous la chance d’apprendre encore.
Je veux que même ceux qui peinent aient le droit d’essayer encore.
Mais sais-tu comment on apprend ?
Sais-tu comment on essaie encore, quand on n’y arrive pas ?
Sais-tu de quoi a besoin un enfant qui n’entre pas dans la lecture, qui ne maîtrise pas les dizaines et les unités ?
Il a besoin de toucher, de manipuler, d’être accompagné, tout près.
Il a besoin de copier un peu sur le voisin.
Il veut qu’on lui tienne la main, qu’on l’encourage, là, à côté.
Il veut montrer qu’avec un ballon, oui il arrive.
Il veut jouer à attraper les autres.
Et il en a le droit.

Et moi, être avec eux autrement que comme ça, je ne sais pas.

Je ne sais pas.

(Photo : Christian Capron)

Elle a dit: “Je vous fais confiance, à vous, dites – moi”.
J’ai répondu: “Je vous remercie pour ça, mais je ne peux pas décider à votre place.”
Alors elle a ajouté: “Je ne sais pas quoi faire, est-ce qu’il y a un risque, est-ce qu’il va attraper le virus si je le renvoie à l’école, est-ce que son père asthmatique risque de l’attraper à son tour ensuite, est-ce qu’il va faire attention, est-ce que vous, vous allez l’attraper aussi?”
J’ai laissé ses questions tourner en boucle dans ma tête avec toutes celles que je me posais déjà.
Je l’ai écoutée.
J’ai attendu.
Et puis j’ai répété: “Je ne sais pas, c’est à vous de prendre cette décision. Quelle qu’elle soit, je vous accompagnerai”.

Il y en a eu d’autres comme elle, au téléphone ce matin, ou sur ma boite mail.
Des questions, beaucoup de questions.
Des “je ne sais pas”, des “peut-être” et des “on a peur”.

Moi aussi, j’ai peur.
De ne pas réussir à les empêcher de se toucher, de s’approcher.
D’oublier de me laver mes mains chaque fois que j’attraperai le crayon de l’un pour l’aider à former ses lettres.
D’oublier de laver celles de M. lorsque sa maladie le fera de nouveau baver.
De ne pas savoir donner l’alerte si un autre a l’air de se mettre à tousser.
De ne pas pouvoir en serrer une autre dans mes bras quand elle se sera blessée dans la cour de récré.

D’être responsable d’avoir laissé le virus passer et qu’ils le ramènent avec eux, chez eux.
Je n’ai pas la bonne armure.
Mes épaules ne sont peut-être pas assez larges pour tout ça.

J’ai peur aussi de ne pas les revoir.
J’aurais l’impression de les avoir abandonnés.
J’ai déjà un peu le sentiment de les oublier.
Ils ont besoin de l’école, des autres, et de nous.
Il faut qu’on se retrouve, qu’on recommence, qu’on avance, qu’ils progressent.
Qu’ils apprennent.
Encore.
Toujours.

Ce matin, mon fils m’a dit “Maman, ils me manquent vraiment, mes copains.”
J’ai répondu “A moi aussi, ils me manquent, tes copains”.
Alors il a ajouté “Je suis content d’y retourner, on pourra jouer à s’attraper et puis à la cantine, c’est sur, on va bien rigoler.”
J’ai laissé ses phrases et son sourire se dérouler, je l’ai laissé rêver que tout reviendrait exactement à la place à laquelle on l’a laissé.
Je n’aurais peut-être pas dû.
Je ne sais pas.

Ne sait quand reviendra.

Mes lèvres ont formé un sourire en même temps que mes sourcils se sont froncés.
Tu as vu, moi aussi je deviens adepte du “en même temps”.

Mon envie d’y retourner s’est mise à crier alors que mes boyaux se tordaient.
Tu as vu, moi non plus je ne sais pas trop où j’ai mal, en ce moment.

J’ai pensé à eux, je me suis dit qu’ils me manquaient, qu’il fallait vraiment qu’on se revoie.
A J., à G., à I. et à tous les autres.
A E. qui trépigne de me montrer comment il pose les additions.
A M. qui avait enfin obtenu sa place dans une classe adaptée à son handicap.
A G. qui rame, rame tellement à faire les exercices que je lui ai laissés.
Oui bien sur, il faut qu’ils retournent à l’école. Il faut qu’on cesse de creuser ce qui ne sont plus des écarts mais des tunnels entiers. Il faut qu’on les remette sur ce pied d’égalité que nous construisons pierre après pierre depuis le début de l’année.

Je me suis mise à la place de J., me suis souvenue du signalement qu’on avait fait il y a quelques mois. A cause des chiens qui dormaient dans la même chambre que lui, des coups que Tonton portait sur Maman alors que Papa n’était pas là. Des pleurs, des cris et des vêtements qu’on ne changeait jamais.
Je me suis glissée dans le petit appartement de A.. J’y ai vu ses quatre frères et sœurs, j’ai cherché une table pour qu’il fasse ses exercices. Je l’ai vu plisser les yeux en essayant de lire les consignes et abandonner parce que Maman ne sait pas lire et ne peut pas l’aider.
Oui bien sur, il faut les sortir de là. Il faut les autoriser à revenir entre ces murs qui les rassurent un peu, entre ces parenthèses qui les font respirer parfois.

Et puis j’ai pensé à nous.
A eux. Ils sont, nous sommes 800 000. Rien que ça.
Combien sont obèses ?
Combien sont diabétiques ?
Combien sont asthmatiques ?
Combien ne savent pas que leur cœur est fragile, que leurs poumons n’y survivront pas ?
Et moi, qui me dis que je ne crains rien, que j’aime autant l’attraper, m’immuniser et qu’on n’en parle plus. Et s’il y avait en fait quelque chose que je ne soupçonne pas et qui m’enverra dans un de ces si peu nombreux lits de réa ?

Je suis un soldat alors.
Et c’est au front que tu m’envoies.
Soit.
Mais les armes que tu fournis aux autres ne me serviront pas.
Je n’enseignerai pas le son que font les lettres avec un masque sur le nez.
Je ne pourrai pas empêcher I. de mettre les crayons dans la bouche, ni G. d’éternuer en postillonnant sur la table, ni même Z. de me tendre dans un grand sourire cette dent qu’il a enfin perdue.
Il me faudra prendre les cahiers, tenir les mains pour accompagner les gestes d’écriture, contenir G. quand la colère l’emportera.

Si nous sommes des soldats, alors avant d’aller au front, juste, promets-moi : tu ne nous sacrifies pas ?

Laissons les sucrer les fraises.

Il y avait un peu plus que du désespoir sur mon visage quand, pour la cinquième fois de la journée, je cliquais sur la petite fenêtre me permettant de voir combien de mes chers élèves s’étaient aujourd’hui connectés sur l’ENT. Fort probable qu’une petite voix ait tenté à ce moment -là de me souffler quelque chose comme “Ah bah celui-là, ça ne m’étonne pas qu’il ne se connecte pas, il n’en fout jamais une”. Je ne l’ai même pas entendue, encore moins écoutée et j’ai fermé d’un geste un peu nerveux l’écran de mon ordinateur, bien décidée à ne pas confectionner aujourd’hui de nouveaux jeux en ligne sur le son [oin] ou les nombres de 60 à 69, tant leur succès semblait loin de faire l’unanimité.

J’étais en colère, et je le suis encore.

Parce que cette petite voix là dit n’importe quoi.
Parce que celui-là, si il ne se connecte pas, c’est parce qu’il n’a pas d’ordinateur.
Parce que celle-ci, si elle ne répond pas, c’est parce qu’elle ne sait pas lire les consignes et que sa mère non plus.
Parce que tous ceux-là, s’ils ne renvoient pas les fiches, c’est parce qu’ils n’ont pas trouvé de table pour s’installer, ni de silence pour travailler.
Je suis en colère qu’on ne les respecte pas et qu’on me demande,à moi, d’exiger d’eux bien plus qu’ils ne peuvent.

J’ai pensé à ce moment là à partir ramasser des fraises, mais je n’ai pas su quoi cocher sur l’attestation de sortie.

Alors j’ai pris mon téléphone et j’ai remonté le fil des nombreuses conversations WhatsApp du moment. J’ai lu, relu, et j’ai compté le nombre d’amis qui m’avaient écrit avec bien plus de désespoir que moi pour m’appeler au secours: “Aide-moi toi qui es maîtresse, l’école à la maison, je n’y arrive pas !”. J’ai relu mes réponses, qui commençaient par “Envoie moi la fiche, je te dirai” et qui se terminaient toutes, sans exception par, “Laisse tomber, fais un gâteau avec lui, demande lui de compter les oeufs et ce sera aussi bien.”

Parce que oui, ce sera aussi bien.
Ce sera même encore mieux.
Ce sera même dix fois mieux.
Parce que vous vous parlerez, parce que vous rirez, parce qu’il ne se rendra pas compte qu’il est justement en train de compter.

Parce que faire un gâteau avec son enfant ne nécessite ni ordinateur, ni imprimante, ni bureau, ni silence.
Parce que rire avec lui en comptant le nombre d’oeufs qui resteront après rapportera autant à tout le monde.

Sauf qu’il en manquera peut-être pour la tarte aux fraises.
C’est pas grave.
Les fraises, on les sucrera.

L’école, ça sert à quoi ?

“Maman, l’école, ça sert à quoi ?
– A apprendre, mon fils.
– Mais, tu vois bien, je peux apprendre avec toi.
– Non, tu ne peux pas.
– Si, Maman, je sais maintenant poser des soustractions.
– Oui, mais il y a tellement d’autres choses que je ne peux pas t’apprendre.
– Pourtant, tu es maîtresse toi.
– Oui, mais à l’école, ce n’est pas moi qui apprend des choses aux enfants.
– Ah bon, c’est qui ?
– Ce sont les enfants eux-mêmes.”

Ce sont eux qui t’apprennent à être ce que tu es.
Ce sont eux qui t’apprennent à devenir de ce que tu deviendras.
Ce sont eux qui te donnent envie d’y être et d’y revenir encore.
C’est toi qui les rend heureux, comme eux te rendent joyeux.
C’est toi qui les fait rire, c’est lui qui te fait pleurer, c’est elle qui te fait rougir.
Ce sont eux qui te font vivre, encore plus fort et encore plus vite.

C’est nous tous, ensemble, qui leur permettons de respirer, quand chez eux l’air est vicié.
C’est l’école qui leur donne le droit de parler, quand chez eux on ne sait que leur demander de se taire.
C’est le portail qu’ils passent chaque matin qui ôte de leurs épaules un peu du poids que la vie n’aurait jamais dû y déposer.
Ce sont les murs verts grenouille de ma classe qui affichent sur leurs lèvres ce sourire qu’ils ne s’autorisent plus à montrer.
C’est l’école, pour eux aussi, qui leur permet d’exister.

“Maman, l’école me manque, mes copains aussi.
– Moi aussi, ils me manquent tes copains, tu sais.
– Tu crois que ça leur plaît à eux aussi, l’école à la maison ?”

Je ne sais pas.
Je ne sais pas si la maman de A. réussira à lui expliquer comment poser une soustraction.
Si le papa de Y. aura la patience de lire avec elle les pages du livre que je lui ai conseillé de revoir.
Si la maman de L. saura nourrir l’appétit de sa fille pour les maths.

On n’est pas égaux devant ça. L’école sert aussi à oublier ces différences, à tout gommer d’un coup et à réécrire votre histoire par-dessus. A ce que tu sois assis à côté de A., de Y. ou de L. Et que vous appreniez ensemble. Encore une fois. A ce que A. regarde ta feuille, à ce qu’Y. soit si heureuse que je l’écoute lire, à ce que L. en redemande et en reçoive.

L’école, ça sert à tout ça.
Promis, bientôt, on y retournera.
Toi et moi.

Le lundi au soleil…

Comme il est étrange ce lundi.
Comme il est froid, gris et un peu triste, aussi.
Je crois que mardi sera comme ça aussi.
Et j’ai bien l’impression que les jours suivants le seront à leur tour.

Pourtant, j’ai fait la maîtresse, comme les autres lundis. Et je le referai demain, comme les autres mardis. Je leur ai dit « asseyez-vous, on va commencer par la lecture ». J’ai ajouté « Oui, c’est bien, tu essaies de lire la consigne suivante tout seul ? ». J’avais devant moi des élèves attentifs, j’ai corrigé des fiches de travail sans erreur et je leur ai même dit « Vous pouvez aller jouer, on fera des mathématiques cet après-midi ».

Mais il en a manqué des choses. Il en a manqué, du bruit. Non pas que ces deux-là ne sachent pas à en faire, mais il a manqué de cette ambiance qui pourtant m’électrise parfois. Il a manqué de ces mouvements, de ces doigts levés, de ces « maitresses » répétés à tue-tête, de ces yeux qui ne comprennent pas ou de ceux qui justement ont compris et brillent de s’en rendre compte. Elles ont manqué toutes ces choses là et risquent de manquer encore.

Parce qu’elles ne peuvent arriver que là, que lorsqu’on est tous là, dans cette classe-là, entre ces murs-là. Parce que c’est aussi pour ça qu’on s’y retrouve. Pour ça même plus que pour le reste, des fois.

« Maîtresse, tu sais, moi je l’aime pas ce coronavirus, parce que tu vas me manquer ».
Comment s’est passée ta journée, A. ? Et toi, G., qu’as-tu fait en te levant ce matin ? Est-ce Maman t’a demandé de t’asseoir autour de la table pour commencer les nombreux exercices que nous avons préparés, si rapidement, pour vous, vendredi ? Avec elle G., es-tu restée assise ? As-tu accepté les consignes ? As-tu essayé G., juste essayé d’y arriver ?

Je me demande aussi comment ça s’est passé pour E., qui aime tant sautiller quand il entre dans la classe. Et pour M., si fier de ses progrès en Français, quelques mois après son arrivée dans notre pays. Et pour la maman de Y., qui était venue me trouver, la semaine dernière, pour me dire qu’à la maison, elle ne lui obéissait pas, qu’elle n’en pouvait plus, qu’il fallait que je l’aide. Et A., qui se débrouillait si bien avec sa ficelle colorée et qui était si fière d’expliquer aux autres comment s’y prendre.

La continuité pédagogique ne prévoit pas ça et je ne sais pas si quelque chose peut remplacer ces choses-là.

Les semaines prochaines seront longues, peut-être de moins en moins grises, peut-être un peu moins tristes. On chantera peut-être des chansons à nos balcons, on se servira peut-être du café par la fenêtre, on s’écrira des mots qu’on s’enverra dans des avions en papier.

On remplacera les lundi gris par des lundi arc-en-ciel. Et puis c’est promis, on s’y retrouvera. Là-bas, dans cette classe-là, entre ces murs-là. On essaiera de rattraper tout ce temps-là.

On y arrivera.

Le poulet, le poulain et la maîtresse.

« Allez, I. c’est à toi, essaie de lire ce mot-là, oui voilà, celui-là.
– P…ppppouuuu…
– Oui, pou…
– Poulet !
– Non, regarde bien les lettres I., pou…
– Poula ?
– Non, concentre toi bien, on a dit que ces trois lettres ensemble faisaient le son ?
– In !
– Oui, alors, reprend le mot.
– Ppppoulain !
– Oui, parfait, poulain, c’est bien I. Tu sais ce qu’est un poulain ? »

L’enfant n’ose pas dire non mais ses yeux ont répondu pour lui. Je balaie l’assemblée du regard, à la recherche d’un allié, d’un support, d’un éclair. Rien. Quelques secondes passent. Je sens un (très) léger frétillement du côté de G.

« G., dis-nous ce qu’est un poulain, tu le sais ?
– Oui maîtresse, c’est un animal.
– En effet G.. Dis nous, quel animal ?
– (moue avec les lèvres, épaules qui se redressent, paumes de main relevées) ».

Ma solitude est de retour. Il y a bien eu quelques « Aaaaah ouiiii » soufflés sur la gauche quand G. a parlé de l’animal mais pas grand’chose d’autre pour l’instant. J’hésite alors à leur parler du chocolat, qu’ils mettent peut-être dans leur lait le matin. Puis je me souviens que le lapin Nesquik a depuis longtemps détrôné le poulain alors je crains de semer la confusion et qu’ils quittent la classe, persuadés qu’un poulain, c’est un lapin marron avec un tee-shirt bleu et un sac sur le dos et parfois même une casquette vissée à l’envers.

« G., tu m’as dit que c’était un animal, ça veut dire que tu en as déjà vu, essaie de fermer les yeux et dis nous comment est cet animal, à quoi il ressemble ?
– Mmmmm.. il a euh.. deux ou quatre pattes je sais plus.
– Euh.. ensuite ?
– Et, ah oui je sais, il a des plumes ! »

J’évite de m’attarder sur le « Mais oui ! » victorieux de J. et sur le « Je le savais » de l’autre I. et je me dis qu’il est peut-être temps de les aider un peu. Après tout, un poulain, le mot ne permet pas vraiment de comprendre tout de suite et on peut tout à fait, à 6 ans et même 7 ans, n’en avoir jamais croisé de sa vie. Il faudra juste penser à souffler aux concepteurs de jeux vidéos de mettre un poulain dans leurs prochaines versions de Fornite, si pour une fois ils peuvent (un peu) aider les maîtresses, ce serait cool.

« Alors, concentrez-vous encore un peu. Si je vous dis que le poulain est le nom du bébé d’un animal que vous connaissez tous, est-ce que ça vous aide ?
– Oui ! Alors le poulain, c’est le bébé du poulet !
– Nooooon, n’importe quoi ! C’est le bébé du poisson !
– Mais nooooon, le poulain, je sais, ma mère elle me l’a dit, c’est le bébé de l’oiseau. 
– …. »

A pas feutrés, pour ne pas trop les déranger et surtout tenter de ménager mon désespoir, je me glisse derrière mon bureau. Sur mon ordinateur, je clique sur l’icône magique et je demande à Google de prendre le relais. Les images des poulains se sont affichées sur le tableau et J. glorieux, bien plus fier qu’Artaban, a claironné : « Aaaaahh, c’est le bébé du chevaux, je le savais ! ».