Chroniques

Le sourire, quoi qu’on en dise.

Dans ma REPpublique à moi, on a par moments un peu de mal à comprendre ce que cache un visage, ce que signifie une larme, un cri. Ce que peut, aussi, vouloir dire un sourire.

Je n’ai, je crois, jamais réellement entendu le son de sa voix.
Je n’ai, je crois, jamais vu quelqu’un sourire autant, tout le temps.

Je ne sais rien d’elle, ou si peu.
Simplement qu’elle arrive de là-bas, loin, de ce pays dont on parle tant.
Qu’elle est née dans cette ville que tout le monde connaît, si tristement.
Homs, Syrie.

Elle est arrivée en même temps que A.
Pourtant, j’ai compris qu’ils ne se connaissaient pas, là-bas.
J’ai compris aussi qu’ils n’avaient pas emprunté la même route, juste qu’ils ont atterri au même endroit : ma ville, ma classe.

A. est arrivé blessé, marqué.
Elle n’a jamais cessé de sourire, jamais.

Un peu plus de trois mois maintenant qu’elle est en France.
Les mots sont difficiles à trouver.
Il y a cette langue, si éloignée de la sienne, ces lettres, qu’elle découvre et apprend à connaître et cette timidité, cette manière de s’excuser d’être là, parfois, en souriant, tout le temps.

En souriant, elle attend.
Elle attend O., la maîtresse qui essaie de lui apprendre le Français.
Ensuite, elle attend, sans rien dire, que je lui propose du travail.
Oh oui, il m’arrive de l’oublier.
Elle ne dit rien.
En souriant, elle attend.

Elle a appris à calculer. Elle est même capable, en chuchotant, de me dire le nom des chiffres.
Quand elle se trompe, elle s’excuse. Une fois, dix fois, trop.

La semaine dernière, O. est venue dans ma classe pour m’aider à leur faire écrire quelques lignes pour leur papa.

« Qu’est-ce que tu aimes faire avec Papa ? »

Ca a été long. Elle a fini par comprendre et se faire comprendre.
Ce qu’elle aime, c’est quand Papa va faire du vélo avec son frère, et qu’elle les regarde partir.

« Et toi, tu vas faire du vélo avec eux ? » lui a demandé O.
Elle a secoué la tête, en souriant, et a prononcé, tout doucement : « fille moi, vélo, non ».
Avec ses grands yeux bleus et le visage illuminé de ce sourire dont elle ne se défait décidément plus, elle a dessiné Papa sur un vélo et son petit frère derrière. A la porte de la maison, il y avait elle, sa mère et ses sœurs, qui regardaient.

J’ai longuement observé ce dessin, puis je l’ai regardée, elle. Et quand elle m’a souri, de nouveau, je lui ai demandé si elle aimerait, elle aussi, faire du vélo. Elle a froncé les sourcils, comme elle le fait quand elle ne me comprend pas. J’ai recommencé, avec des gestes, en la montrant du doigt. J’ai su qu’elle m’avait comprise quand son sourire a tout à coup disparu, quelques secondes à peine, qu’elle a pris son dessin et qu’elle est retournée s’asseoir.

Au nom du père

Dans ma REPpublique à moi, on accompagne des petits individus auxquels il manque, souvent, quelque chose, et encore plus souvent, quelqu’un.

C’est pas moi, c’est le calendrier.
C’est écrit, là, tout en bas, à dimanche 17 juin.
« Fête des pères ».

Alors c’est reparti pour un tour.
Facile, me direz-vous. Suffit de se concentrer très fort et de réfléchir à cette question : c’est quoi, finalement un Papa ?

– Un Papa, c’est un Monsieur avec une moustache, un chapeau, et une cravate. Alors on lui fabrique une carte pliante avec tout ça dessus. Variante possible : la carte est carrément en forme de chemise (repassée par Maman).
– Un Papa, c’est un super-héros. On dessine Super Man, on lui colle la photo de Papa à la place du visage, rapide, efficace. Les Papas, c’est forcément des héros. Forts, si possible musclés et puis qui n’ont peur de rien. C’est des hommes, après tout.
– Un Papa, ça bricole. On conçoit un porte-clés, rien qu’avec des boulons. On lui donne la forme d’un joli bonhomme et Papa il pourra accrocher les clés de sa voiture de sport dessus.
– Un Papa, ça joue au foot. On va dessiner un ballon de foot. On va bien colorier les cases noires quand il le faut et dans l’une des cases, on va scotcher la photo du loulou.

« Ah bah oui, mais si tu as fait un cadeau pour la fête des mères, il faut que tu le fasses aussi pour la fête des pères »

Sauf que.

Sauf que K., finalement son Papa, il ne le voit plus. « Et pour longtemps », qu’il m’a dit l’autre matin. Bah oui, Papa il voulait que son fils dorme chez lui, avec sa nouvelle femme et leur petite fille. Mais en échange, il a demandé à Maman 20 euros pour payer le repas et la nuitée. Alors Maman, elle a moyennement aimé et ils se sont (encore) disputés.

Sauf que D., son Papa, il ne l’a jamais vu. Il ne sait même pas comment il s’appelle et ça ne l’intéresse pas. Il croit qu’il habite en Grèce, il n’est pas sûr.
« Tu veux faire quelque chose pour le copain de Maman, alors ?
– Non, il n’est pas gentil, il m’insulte tout le temps ».

Sauf que S., même si elle voit Papa tous les quinze jours, enfin « quand il n’oublie pas », de toutes façons, elle n’a pas très envie de lui fabriquer un cadeau parce que « lui, il ne me parle même pas quand on se voit, alors. »

Sauf que L., son Papa il est parti, l’année dernière, loin. Avec une « autre dame que Maman », c’est comme ça qu’il me l’a expliqué, la dernière fois. « Mais je pourrais peut-être lui envoyer par la Poste, si on trouve son adresse, maîtresse ? »

Je cherche encore le super-héros, celui qui a une moustache et une cravate, un tournevis dans la main et un ballon de foot au pied. Mauvaise pioche, on dirait.

Alors oui, il y a F. dont le Papa habite, aussi, un peu loin, mais ne rate jamais une occasion pour venir la voir, la chercher, la gâter. Elle en parle beaucoup F. de Papa. A moi, la maîtresse, il m’envoie régulièrement des mails pour savoir si tout se passe bien.

Il y a aussi D., un autre, dont le Papa est souvent le seul homme devant le portail de l’école, midi et soir. Papa, il n’a pas de cravate mais une guitare. Il joue de la musique à la maison et comme D. il ne mange rien à la cantine, il préfère venir le chercher chaque midi, pour être sûr qu’il ait quelque chose dans le ventre.

Et puis il y a tous ceux qu’on aime « comme un Papa », qu’on appelle même « Papa » des fois. Le « copain de Maman », le frère de Maman, son Papi, parfois son grand-frère même. Un homme, juste un, qui compte, auquel on tient.

Tant pis s’il n’a pas de moustache.
Tant pis si sa cape de super-héros est un peu abîmée.
Tant pis s’il ne sait pas vraiment bricoler.
Tant pis s’il ne supporte pas le PSG.

Tant qu’il est là.

Une journée (presque) ordinaire, une de plus…

Aujourd’hui il y a eu…

– La maman de A. qui est arrivée comme une furie dans le couloir, prête à en découdre avec moi. Sa fille n’avait pas appris sa poésie et pour qui je me prends de lui mettre un D alors que c’est pas de sa faute, c’est parce qu’elle s’est couchée tard et qu’elle avait oublié son cahier.

– L., lui, n’avait pas fait signer sa dictée parce que tu comprends hier je suis allé faire du sport alors je ne pouvais pas. Si j’ai dormi à la maison, mais en fait, après le repas, je suis allé prendre ma douche et en fait, après je suis allé me coucher alors tu vois maîtresse, je n’avais pas le temps, vraiment.

– M. qui a tiré les cheveux de E. dans l’escalier mais « c’était pour rire, je te jure Maîtresse, j’ai rien fait, j’en ai marre moi à la fin. » Moi aussi.

– La maman de S., absente depuis six semaines, qui a jugé bon de m’appeler sur mon portable en pleine classe pour me dire ce qu’elle pensait du signalement que je venais de faire remonter à l’inspection. Elle le savait, depuis la première fois qu’elle m’a vue, que ça allait mal se passer entre nous. Elle jure que ce n’est pas fini. Dommage.

– S. qui m’a assuré que « chocolat » était un adverbe. Quand je lui ai suggéré que l’adverbe était sans doute un autre mot de la phrase, elle a proposé « gâteau ». Je suis lâche. J’ai laissé tomber.

– Une réunion, ce midi, pour essayer de composer les classes de l’année prochaine. Et comme il faut absolument séparer Y. et M. et que la maman de I. ne veut pas qu’il soit dans la classe de Mme C. et que dans cette classe, il y a déjà T. Du coup, c’est la merde. Comme d’habitude, sauf qu’on ne s’y habitue pas.

– Y. qui faisait le clown pendant nos répétitions du spectacle de fin d’année. Sauf que ce n’est pas un spectacle de cirque. Qu’il était déjà 16h30 et que j’avais vidé ma bouteille de patience.

– F. qui est venue jusqu’à mon bureau, malgré sa jambe boitillante et qui m’a déposé une feuille de brouillon toute moche. Quand je l’ai retournée, elle avait écrit que j’étais la meilleure maîtresse du Monde. Rien que ça. Elle avait même ajouté « Merci ».

De rien, c’est mon job.

Pour ne plus rien sentir.

Dans ma REPpublique, on est aussi, parfois, obligés d’utiliser la force. Toutes nos forces pour maintenir, serrer, contenir, empêcher. Et laisser s’échapper.

« Maman, maintenant, c’est toi qui vas pleurer ».
Deux minutes, même pas, qu’elle est dans la pièce. Accroupie, près de lui, elle essaie de l’attraper. T. s’est roulé en boule, sous l’évier. Il pleure. Il tremble. Il gémit.

La crise est terminée. Ou presque. En tous cas, il ne crie plus.
Il n’essaie plus de se mordre.
Il a réussi à se griffer.
Trois grosses traces sur la joue droite.
Une perle de sang.

Je crois que la journée a mal commencé pour lui.
J’ai cru le comprendre quand je l’ai vu arriver, avec sa mère et sa sœur.
On s’est croisés sur le trottoir.
La petite fille a embrassé sa mère.
Pas lui.
Il a avancé en courant, son pantalon n’était pas attaché, il semblait s’en moquer.
Il a couru, jeté son cartable. Il s’est caché. Les adultes l’ont trouvé. Il s’est débattu. A griffé. Est reparti. S’est enfermé.

Maintenant, moins d’une heure plus tard, nous sommes trois. Trois adultes pour le maintenir. Nos élèves nous attendent dans nos classes.
Serrer ses bras pour qu’il ne se violente plus, tenir ses jambes pour qu’il cesse de frapper dans les murs.
Fermer la porte, repousser les autres enfants qui veulent voir, comprendre, peut-être.

Et lui parler.
Doucement.

Le téléphone sonne, Maman ne répond pas.

T. hurle, se débat, réussit à se jeter par terre. Il se cogne la tête contre le sol, frénétiquement.

Le relever.
Le maintenir, de nouveau.
« Pourquoi tu fais ça, T. ? Pourquoi tu te fais mal ?
– Parce que je ne veux plus rien sentir, je ne veux plus avoir mal. »

Le serrer fort, contre moi.
« Qu’est-ce qu’elle te chante Maman ? Je connais des chansons moi.
– Elle ne chante pas, elle me dit des mots gentils.
– Je vais essayer. »

Maman décroche. Elle va venir.
Une autre adulte prend T. sur ses genoux. Lui tient les bras. Lui parle. Lui dit qu’il a tort. Qu’on ne lui veut pas de mal, qu’on veut l’aider, qu’il doit écouter, respecter les règles, un peu.

« Maman, c’est toi qui vas pleurer maintenant ! »

Maman s’exécute. Chaudement.

Dans les yeux, juste les yeux.

Dans ma REPpublique à moi, on arrive avec son petit bagage. Ça fait des mois, des années qu’on le transporte et on le pose là, le plus discrètement possible. Mais parfois, on ne peut pas éviter de le voir, en face.

Les enfants n’ont pas de filtre. Peu de retenue. Quand ils voient quelque chose qui les surprend, ils le font savoir. A. est de ceux-là.

Quand on est arrivés au portail, ce matin, à 11h45, A. a crié. Il a fait la grimace, puis il a crié encore une fois et m’a regardée. Je lui ai pris le bras et je lui ai fais signe d’avancer.

Devant nous, il y avait la maman de mon nouvel élève.
C’est pour ça qu’il a crié.

Je n’ai pas crié, moi.
Je savais.
On m’avait prévenue.
Je l’ai regardée dans les yeux, juste les yeux.
J’ai vu aussi les autres mamans ne pas crier mais l’observer, une moue à peine masquée et un peu de dégoût sur les lèvres.

Elle m’a parlé, calmement, posément, sérieusement.
Elle m’a demandé comment s’était passée la première matinée de son fils.
M’a expliqué qu’il était un peu timide, mais que son niveau était bon.
J’ai confirmé.
Je lui ai dit que je la tiendrai au courant, que pour l’instant, tout allait bien.

Sa perruque est un peu tombée lorsqu’elle a embrassé son fils.
Il a approché ses joues blanches et gonflées d’enfant de la bouche de sa mère, intacte, ou presque.

Le reste du visage est brûlé.
Je ne connais pas l’échelle des degrés. Elle doit sans doute être tout en haut, de cette échelle.
Le cou aussi, peut-être le reste, mais ses habits le masque.

Son deuxième fils est arrivé, en courant.
Elle a tendu les bras, a révélé ses mains.
Ce qu’il en reste.

Je n’ai pas crié.
Oui, j’ai regardé.
Peut-être un peu trop fixement.
Peut-être l’a t-elle remarqué.
Peut-être, sans doute, y est-elle habituée.

Nous nous sommes saluées. Ils sont partis.

Je ne sais pas comment c’est arrivé.
Je ne suis pas sûre d’avoir envie de le savoir.
Pas certaine de vouloir savoir qu’il y a un lien avec ce papier, fourni avec le dossier scolaire.
Ce papier, tamponné par un juge, qui dit que Papa n’a pas le droit de venir chercher les enfants.
Qu’il n’a pas le droit de mettre un pied dans cette rue, dans cette ville, ni même dans ce département.

Il est seul, T.

Dans ma REPpublique à moi, on accueille, on inclut, on essaie de comprendre, on essaie d’accompagner, de prévenir, de rassurer. On essaie.

Insaisissable.
Il est insaisissable T.
Lui-même ne se saisit pas bien, non plus, d’ailleurs, on dirait.

Il a 6 ans.
Presque 7.
« Précoce », a simplement dit Maman quand elle est venue l’inscrire, là, il y a quelques jours.
« Et tout ce qui va avec », a-t-elle ajouté, sans plus de commentaire.

On n’en pas su beaucoup plus, au début.
Juste que nous étions la quatrième école de la ville dans laquelle Maman l’inscrivait.
Ca ne s’est pas « très bien passé » dans les autres.
Ca ne se passe pas « très bien » chez nous non plus.

Dans sa classe, il refuse de s’asseoir.
En tous cas, jamais avec les fesses.
Un genou sur la table, un autre sur la chaise, la tête posée sur l’angle de la table.
Pas plus de trois minutes.
Ensuite, il part, en courant.
Dans un coin de la salle. Sous une table. Parfois dans une autre pièce. Une fois dans l’escalier.
Il faut aller le chercher, quand on le trouve.

Précoce, oui. Plus que ça même. Il pose des soustractions, des multiplications, lit avec beaucoup de fluidité, quand il parvient à garder un livre dans ses mains plus de deux minutes, sans le jeter par terre. Il connaît l’Histoire de France, les termes géographiques, quelques notions scientifiques.

Mais il n’écrit pas. Ou très mal.
Trop long, trop fastidieux.

Quand il parle, il ne regarde pas, jamais, dans les yeux.
Il faut lui tenir un petit peu le menton, lui relever la tête et lui demander de répéter.
Il n’articule pas beaucoup.
Il marmonne.
Mais il entend, tout.
Il enregistre.

« Qu’est-ce qu’il a cet enfant ? Il est hyperactif ou quoi ?, lâche un intervenant, un peu brutalement, l’autre jour.
– Oui, je suis hyperactif, diagnostiqué TDAH. Je vais voir un pédopsychiatre une fois par mois. Il veut que je prenne des médicaments, Maman refuse. »

Sa maîtresse est absente aujourd’hui. J’emmène mes élèves courir autour du stade. Je lui propose de venir avec moi. Il prend ma main, la serre fort, au début, ne me regarde toujours pas vraiment droit.

Course longue. Endurance.
Mes élèves font des tours de stade. Quand ils pensent ne plus pouvoir avancer, ils s’arrêtent, sur le côté.
T. a fait un tour. Il s’est arrêté. Assis, sur le bord du terrain.
D’autres enfants continuent de courir, valeureux.
T. les observe, regard en coin.
Quand les coureurs s’approchent de lui, je le vois se relever, doucement.
Puis s’allonger, littéralement, pour leur barrer le chemin.
Chute inévitable.
T. sourit. Retourne s’asseoir.

Retour en bus. Il est assis seul. Au fond. Les autres ne le comprennent pas, le craignent peut-être, aussi.
« Maîtresse, maîtresse, T., il a un gros caillou dans les mains. »
Je m’approche. Une grosse pierre, pointue. T. s’amuse à piquer la paume de sa main avec. Je lui demande de me la donner. Refus. J’essaie de la prendre dans ses mains. Il la serre, fort, très fort. Je suis obligée d’utiliser la force, moi aussi. Il boude. Peste. Parle seul. Fort. Puis refuse de descendre du car. Les autres enfants m’attendent sur le trottoir. Je dois soulever T. de son siège, le porter pour le faire descendre du véhicule. Sur le petit bout de trajet jusqu’au portail de l’école, je lui tiens fermement la main. Avec l’autre, il tape frénétiquement sur son front avec sa bouteille d’eau.

Oui, la pyschologue scolaire va venir.
Oui, une équipe éducative va rapidement être organisée.
Oui, on va demander une Auxiliaire de Vie Scolaire, peut-être même une orientation en ITEP.

Maman va tout refuser.

Mais lui, T. , il va comment, lui, T. ?

Dans la cour, on aurait presque l’impression qu’il joue comme les autres.
Il court, il crie, il saute.
Il court sans but.
Il crie sans s’adresser à personne.
Il saute sans spectateur pour admirer la hauteur de ses bonds.

Il est seul, T.

Bonne fête Môman.

Dans ma REPpublique à moi, on célèbre, presque contre notre gré, des fêtes pétainistes. Pour le meilleur comme pour le pire.

Pas de collier de nouilles non.
Pas de trousse à maquillage non plus, jamais.
Pas de poème mièvre, sûrement pas.

Chaque année, la même question.
Chaque printemps, les mêmes prises de tête, en salle des maîtres.
Chaque fois, la même envie d’hurler que non, tu n’as pas d’idée mais surtout que, en fait, tu n’as pas du tout, mais du tout, envie de fabriquer quoi que ce soit.

D’abord, je suis maman, moi aussi.
Et moi aussi, j’ai un grand carton, au fond d’un placard, dans lequel je stocke, pour une période – soit dit-en passant – relativement courte, les fameux objets fabriqués avec (ou sans) amour sur une belle (ou pas) idée de la maîtresse en mon honneur.

J’ai ressorti le fameux carton, il y a quelques jours, justement. Je me suis dit que ça me donnerait peut-être des idées. Perdu.
Nous avons donc :
– Un tube de Springles reconverti en distributeur de coton à démaquiller.
Je ne me maquille pas.
– Un porte-bougie collé dans un pot de yaourt et peint de mille couleurs.
Je ne dîne jamais aux chandelles.
– Une carte sur laquelle un poème absolument niais a été collé par l’Atsem, poème que mon fils n’a jamais su me réciter.
Tant mieux.
– Un portrait de ma progéniture, qui fait un cœur avec ses doigts.
Je le vois tous les jours en vrai, je ne vois pas l’intérêt.

Bon, d’accord, je bougonne.
En vrai, je crois que je ne comprends pas vraiment l’intérêt de cette fête.
Je comprends d’autant moins pourquoi ça tombe sur nous, les maîtresses.
Qui a dit que la fête des mères, c’était un grand jour pendant lequel chaque enfant devait offrir à sa Moman l’objet (forcément moche) que sa maîtresse lui avait demandé de fabriquer ?
Quel est le rapport entre la fête des mères et l’école ?
Jean-Michel, dis moi, c’est écrit dans les programmes ?

« Non, mais bon, tu vois, on le fait tous, chaque année, alors, bon, si tu ne le fais pas, bon, tu vois »

Je vois oui. Je vais passer pour la méchante maîtresse. Aigrie (moi?), pas créative pour un sou, un peu flemmasse sur les bords. Je suis prête à tout assumer, mais quand même.

Alors voilà. Ce fameux cadeau, ils vont le créer eux-mêmes. Ils vont écrire des choses qu’ils pensent, qu’ils ressentent. Je vais les faire réfléchir, se confier, dire leurs sentiments, les vrais.

« Maman, ce que je préfère faire avec toi, c’est…. »

C’est joli, einh ?
Ce n’est pas de moi.
Ils commencent à gribouiller. Font la queue derrière mon bureau. Il faut que je corrige l’orthographe avant qu’ils ne recopient sur la jolie carte que j’ai préparée.

… Faire les courses.
… Faire la cuisine.
… Mettre la table.

Bien. Quelle belle image de leur maman ! Hum

Voyons un peu la suite.

« Maman, tu aimes quand je…. »

…. t’aide à faire le ménage.
….. débarrasse la table.
…. range ma chambre.

De mieux en mieux.
Je les interromps.
Tout le monde assis, il faut qu’on parle.

« C’est quoi, une maman, pour vous ? »

– Elle nous prépare à manger.
– Elle nous gronde quand on fait des bêtises.
– Elle nous achète des habits.
– Elle nous laisse jouer à la Play Station.

« N., tu l’aimes, ta maman ?
– Euh, bah oui, bien sûr maîtresse.
– Pourquoi tu l’aimes ?
– Parce que c’est ma maman.
– Oui, et qu’est-ce que tu aimes chez elle ?
Silence dans la classe. Yeux braqués sur N., qui commence à avoir les joues toutes rouges.
– J’aime quand.. euh, je ne sais pas si je peux le dire.
– Si, dis-le, N.
– J’aime quand, le soir, elle me prend dans ses bras, me serre fort et qu’on joue à « C’est moi qui t’aime le plus ! »

On y est.
On va pouvoir recommencer.
Il va être joli, très joli ce cadeau de fête des mères.
Finalement.

Ma fille, cette championne.

Dans ma REPpublique à moi, on rencontre des petits êtres humains qui fournissent des efforts monstres, qui seraient prêts à tout pour qu’on les regarde, pour qu’on les aime. Même si ce que certains exigent d’eux s’éloigne un peu trop de l’essentiel.

Elle est souriante.
Elle est jolie.
Elle est polie.
Elle est calme.
Elle est brillante.

Pas un exercice qui lui échappe. Pas une nouvelle notion qu’elle ne maîtrise pas tout de suite, et bien. Et elle aime ça. Enfin, c’est ce que je crois, ce que je vois. Parce qu’elle en redemande, tout le temps, encore et encore.

Elle est jeune pourtant, plus jeune que les autres. Un an de moins. Elle a « sauté » une classe parce qu’elle le pouvait et aussi, parce que Maman le voulait.

« Est-ce qu’on peut sauter deux classes, madame ? Me demande Maman justement, lorsque je lui remets le bulletin truffé de A de sa progéniture.
– En théorie, rien ne l’empêche, mais…
– Mais ?
– Mais il faut penser à elle, peut-être qu’il faut aussi qu’elle reste avec des enfants qui ont presque son âge, qu’elle mûrisse, qu’elle grandisse, à son rythme. »

Alors elle fait parfois d’autres exercices, plus compliqués, plus longs.
Aujourd’hui, je lui ai rajouté un chiffre à chaque nombre à diviser.
Elle s’en est sortie.
Très bien.
Il faut la nourrir et elle a faim.

Le Français n’est pas sa langue maternelle. D’ailleurs, à la maison, on ne le parle pas, ou peu. Elle le maîtrise parfaitement, mieux que d’autres, avec parfois, rarement, un mot qui lui manque.
Elle m’aide avec A., mon petit Syrien.
Elle lui traduit des consignes, lui explique des exercices.
Ca la rend fière.
Elle sourit.

Comme toujours, ou presque.
Parce que ce qu’elle n’aime pas, pas du tout, c’est quand il y a un B sur une évaluation. Ou quand elle vient faire corriger ses exercices à mon bureau et qu’il y a une erreur, une toute petite erreur. Alors elle pleure, chaudement.
Elle n’a pas aimé non plus, la semaine dernière, quand je leur ai proposé une évaluation sans les avoir prévenus avant, comme je le fais d’habitude. Elle a tellement pleuré qu’elle en a mouillé sa copie, sans faute.

Un soir, j’ai reçu un mail de Maman, à 21h, veille de jour d’école.
« Madame, il faut que je fasse réviser les mathématiques à ma fille, pouvez-vous me communiquer des exercices ? ».
Je n’ai pas répondu.

A 17h, quand elle attend sa fille devant le portail, elle lui sourit peu. La gamine s’approche, Maman lui parle. Je ne comprends pas leur langue mais j’entends la fille répondre « Oui, tout juste » ou « Oui, 100% à la dictée » ou, parfois, tête basse, « que des A, mais un B, juste un ». Je me demande ce qui se passe ensuite.

On a commencé cette semaine à préparer le cadeau de la fête des mères. Je leur ai demandé de remplir un petit carnet pour leur Maman avec des phrases qu’ils auront écrit, eux-mêmes.

« Maman, ce que je préfère faire avec toi, c’est….. »

Faire la cuisine ?
Aller me promener ?
Faire les courses ?

Non, elle, ce qu’elle préfère faire avec Maman, c’est « réviser mes évaluations ».

« Maman, tu aimes quand je… »

Te dis je t’aime ?
Te fais rire ?
T’aide à mettre la table ?

Non, elle, sa Maman, elle aime quand « j’ai des bonnes notes ».

Elle est souriante.
Elle est polie.
Elle est jolie.
Elle est calme.
Elle est brillante.

Est-elle heureuse ?

Respire, ça va bien se passer…

Dans ma REPpublique à moi, on vit parfois des moments intenses, des montées soudaines d’émotions, puis des descentes toutes aussi brusques.

L’angoisse commence doucement à monter. Tranquillement. Je la sens, là, quelque part dans mon ventre, alors j’essaie de contrôler mes yeux pour qu’ils arrêtent de regarder. Je me dis que ça va bien se passer. Ou plutôt que ça ne va pas se passer. Pas cette fois, ce n’est pas possible.

On est en CE2. On est en mai. Les choses ont évolué. Il y a des questions qui ne se posent plus, maintenant. Non, c’est sûr, je m’en fais pour rien. Ca ne va pas arriver.

La feuille de classeur de M. se remplit, vite. Forcément, il saute une ligne à chaque mot dicté.
Sa table est juste devant la mienne.
Sa feuille pile dans ma ligne de mire.
Je ne regarde pas les fautes, non, ce n’est pas le propos.
Ils écrivent des mots, on les corrige ensemble. On conjugue, on accorde. Tout le monde essaie.
Le recto de la feuille de M. commence à être bien rempli.

Je ne peux rien faire.
L’angoisse continue à monter.
Plus M. gratte sa feuille, plus de sales petits papillons noirs me triturent le ventre.

Il reste trois lignes sur le recto de la feuille.
Plus que deux.
Je sens quelques gouttes perler sur mon front.

Non, reprends-toi, ais confiance, cette fois, il ne va pas le faire, il ne va pas te poser la question. Il a compris, il a grandi, tu lui as appris tellement de choses…

Une ligne.
Une moitié de ligne.

J’enlève mon gilet. J’ai chaud. Très chaud.
Mes joues sont rouges, je le sens.

Il a écrit un mot à la fin de la dernière ligne du recto de sa feuille.
On y est.
C’est maintenant ou jamais.

J’aimerais tellement que ce soit jamais. Plus jamais.

Il lève les yeux de sa feuille. Pivote très lentement sa tête vers l’arrière. Son regard croise le mien.
Mes yeux l’implorent, le supplient. Je finis par les fermer.
Les papillons s’agitent.

« Maîtresse ?
– Oui M. (ma voix tremble)
– …
– Oui M., qu’est-ce qu’il y a ?
– Je n’ai plus de place sur ma feuille, comment je fais ?.»

En attendant Papa.

Dans ma REPpublique à moi, on vit parfois au rythme des émotions des uns et des autres. On y croit avec eux, on n’y croit plus, parfois aussi. Et, heureusement, il nous arrive de nous tromper.

« Maîtresse, maîtresse ! Papa est là, il est venu ! »
K. a les yeux mouillés. Il est surexcité. Je crois que lui-même n’en revient pas.

Neuf mois qu’on se côtoie, K. et moi. Neuf mois qu’on apprend à se connaître, à s’aimer, parfois, même si on n’est pas obligés. Neuf mois qu’il me parle de lui, quand il peut, quand il va mal.

Papa, il est parti.
Papa, il ne me répond pas au téléphone.
Papa, il a une nouvelle famille.
Papa, il ne m’aime pas.

Ca, c’est quand il ne va pas bien. Quand il a menti. Quand il s’est écrit avec un stylo rouge sur la main et qu’il est venu me voir en m’assurant que c’était S. qui lui avait fait ça. Comme je sais qu’il a menti, et qu’il sait que je sais, il pleure. Beaucoup. Bruyamment. Et puis, après, longtemps après, il parle. De Papa. Qui n’est pas là. Et c’est pour ça.

K., il aime beaucoup Maman. Et Maman le lui rend bien. Les voir ensemble, c’est un peu comme voir des meilleurs amis parfois, des frères et sœurs une autre fois. Ils vivent tous les deux. K. aide Maman à préparer son examen. Elle veut devenir conductrice de taxi. Il faut réviser les maths, le français. K., il est doué, alors il l’aide. Et il l’aide bien.
On pourrait presque dire qu’ils se suffisent tous les deux.
Presque.
Parce que K., il lui manque Papa.

A chaque fois, juste avant les vacances, il vient me voir à mon bureau.
A chaque fois, il a ces mêmes yeux qui pétillent, ce sourire qui lui remonte jusqu’aux oreilles.
A chaque fois, il est sûr de lui, il y croit.
« Papa, il va venir me voir pendant ces vacances, maîtresse, j’en suis sûr ! »

A chaque retour de vacances, K. traîne les pieds, regarde le sol.
A chaque retour de vacances, K. se remet à mentir, à pleurer.
Je n’ai pas besoin de le lui demander.
Papa n’est pas venu.
Je commence à perdre espoir, moi aussi.

Hier, K. est entré dans la classe, n’a regardé que moi, avec un énorme sourire et s’est approché.
« Maîtresse, maman a réussi son examen !
– Génial K., c’est super ça ! Tu la féliciteras de ma part. C’est un peu grâce à toi, tu sais !
– Oui, je suis content pour elle.
– De toutes façons, je la verrai demain, vous venez tous les deux à la kermesse ?
– Oui, maîtresse et il y aura aussi Papa ! »

Je n’ai pas répondu. Je n’ai pas relevé. Je ne l’ai pas cru. Je me suis juste dit qu’il allait, encore, être déçu, très déçu.

Ils sont arrivés. J’étais en train de remettre en place le stand de jeu que je tenais, à la kermesse, quand j’ai relevé le regard et les ai vus, tous les cinq. K, maman, un homme, une autre femme et une petite fille.

C’est là que K. a couru vers moi. L’homme est venu me saluer.
« Bonjour Monsieur, je suis très contente de faire votre connaissance, K. parle beaucoup de vous.
– Ah bon ?
– Oui, il était vraiment très heureux hier quand il m’a dit que vous viendriez, très heureux.
– Ah. Oui, c’est vrai qu’on se voit peu, mais ça va changer. »

L’homme regarde son fils. K. a entendu. K. l’a cru.