Chroniques

La peur ou la raison.

Dans ma REPpublique à moi, on laisse parfois entrer les bruits de l’extérieur. Les bruits, les angoisses et les peurs. On les laisse entrer, on en parle et on essaie de les apprivoiser, puis de les oublier. Sauf quand on nous oblige à les cultiver.

Il y a D. qui se cache les yeux. Il a les deux mains posées sur son visage et a enfoui sa tête entre ses jambes accroupies.
Juste à côté, A. est pliée de rire. Rire nerveux, elle n’arrive pas à s’arrêter, malgré mes « Chchchchch… » à répétition.
S. me regarde, suppliante et répète « C’est bientôt fini, maîtresse ? »
Je n’en sais rien. Je suis comme vous, j’attends.
Moi aussi je suis accroupie.
Moi aussi j’ai envie de rire, de supplier et de me cacher le visage.
Personne ne m’avait dit, quand j’ai passé le concours de professeur des écoles, que je me retrouverai un jour accroupie sous un lavabo avec douze enfants de six ans.

Ça devait arriver.
Bientôt dix minutes qu’on est là, M. a envie de faire pipi.
Forcément, tous les autres aussi.
Je leur dis d’attendre, d’essayer de se retenir, un peu.
Que si on se lève, « ILS » vont peut-être nous voir, nous entendre.

« Les méchants maîtresse ? ILS sont là pour de vrai ? »

Non mais on fait comme si, alors on ne se lève pas.
On fait comme si, alors on est venu se cacher là, sous le lavabo.
On a fermé la porte à clé, mis une table devant.
Si les méchants arrivent, ils trouveront la porte fermée alors ils feront demi-tour.
« Tu es sûre maîtresse ? Parce que les méchants vraiment méchants, ils donnent des coups de pied dans la porte ou alors avec leur pistolet, ils tirent dessus et c’est bon.
– Ce n’est pas ce qui est écrit dans notre scenario, D., alors tu remets ta tête dans tes mains et tu attends. »

Quelqu’un tente d’ouvrir la porte.
C’était prévu, on a demandé à des parents d’élève de venir « jouer » les terroristes.
Enfin, d’essayer de nous trouver, juste.
C’était prévu mais je sursaute quand même.
Les enfants aussi, forcément.
Surtout qu’elle appuie plusieurs fois sur la poignée, la « maman-méchante-terroriste-pour de faux ».
Elle repart.
« Tu vois, D., « ILS » sont partis ».

Quinze minutes. J’envoie un SMS à la directrice. Elle me dit d’attendre encore un peu.
La tension baisse, les enfants se relâchent.
Je le sais parce que je le sens.
Le concert de pets est officiellement entamé.
Ça fuse dans tous les coins.
Je vais faire un malaise.

« Maîtresse ?, chuchote A.
– Oui ?
– Comment on fait si les méchants ils viennent un jour pendant qu’on est en récréation ?
– Ça n’arrivera pas A., ça n’arrivera pas.
– Oui, mais quand même, comment on fait ?
– ….. »

C’est vrai ça, comment on fait ?
Et s’il y a un enfant qui est parti aux toilettes au moment ou l’alarme intrusion se déclenche ?
Et s’ILS tirent avec leurs armes sur la poignée pour ouvrir la porte ?
Et s’ILS enlèvent un enfant et le prennent en otage ?
Et s’ILS tirent à vue, dans les fenêtres, dans les portes ?

L’air commence sérieusement à me manquer.
Le SMS arrive, on peut enfin se lever.
Remettre la table, rouvrir la porte.
Aller aux toilettes.
S’asseoir sur le banc et en parler.
Soulager les angoisses, mettre des mots sur la panique.
Se féliciter. Les féliciter.
Les rassurer.

Mais si on arrêtait d’y penser ?
Si on arrêtait d’imaginer ?
Si on se faisait confiance ?
Si on se disait juste qu’on se comporterait comme des humains, protégeant d’autres êtres humains ?

Et si on arrêtait d’avoir peur ?

Pour se donner un peu la peine.

Dans ma REPpublique à moi, on construit doucement, à petits pas. Chaque jour, on ajoute une petite brique, puis une autre. A la fin, des fois, ça fait une grande et belle tour. A condition d’avoir ce qu’il faut de ciment, de l’autre côté du portail. Ni trop. Ni pas assez.

Il aimerait bien R.
Il aimerait très fort même.
Il est fier, R. quand il arrive à lire une phrase entière.
Oui, c’est son deuxième CP.
N’empêche que de voir les autres l’admirer, ça lui fait sacrément du bien à R.
Mais il peut pas.
Il peut pas parce que « Maman, elle veut pas ».
« T’es-tu entraîné à lire les syllabes hier à la maison ?
– Non, Maman, elle a dit non.
«  Est-ce que Maman t’a lu le livre que je t’ai prêté hier ?
– Non, elle a dit non. 
«  Est-ce que tu as appris la poésie, R. ?
– Non, Maman elle a dit « Va jouer à la playstation ».
«  Pourquoi tu n’es pas venu à l’école hier R. ?
– Maman elle a dit « C’est pas la peine. »

La maman de M. aussi, elle a dit « C’est pas la peine » l’autre jour.
Je l’ai appelée, dix minutes après qu’elle a déposée sa fille.
La petite pleurait, pleurait. Une main sur la joue. Elle avait mal, très mal. Des semaines qu’elle m’en parle de ces dents qui la font souffrir.
Trois fois que j’explique à Maman qu’il faut vraiment l’emmener chez le dentiste.
Elle ne parle pas français la maman de M., mais elle a compris.
Elle a compris, mais elle n’a rien fait.
Alors ce matin-là, je l’ai rappelée.
C’est sa grande fille qui lui a parlé au téléphone.
Elle a traduit ce que je lui disais.
Venir chercher M., tout de suite.
L’emmener chez le dentiste. Vite.
Maman est venue.
Avec les quelques mots qu’elle connaît, elle a juste réussi à me dire « pas grave, dentiste, pas la peine ».

Je ne sais pas si c’était le même jour, peut-être bien.
V., la discrète. Les cheveux en pagaille, le sourire malicieux, les yeux bleus qui pétillent.
V. elle sait déjà bien lire. Elle écrit seule et très bien. Elle écoute, elle applique, elle apprend, elle est bien, là, avec nous.
Devant le portail, c’est toujours Maman.
Les mêmes yeux bleus. Le même sourire.
V. lui saute dans les bras. Chaque midi, chaque soir, comme si c’était la première fois.
Un câlin au petit frère, un autre au grand frère.
Une belle famille.
On croirait.
V. sort son livre de lecture. Elle adore lire. Elle est allée le chercher en courant dans son sac.
Le livre est abîmé. Noirci, corné.
« Il faut demander à Maman de le couvrir, V., c’est important, regarde, il est déjà bien abîmé.
– Elle peut pas Maman.
– Pourquoi ? Elle ne sait pas où trouver le papier ?
– Non, c’est pas ça. C’est à cause de Papa. Il est bourré.
– …
– Il est bourré, il boit de l’alcool, plein d’alcool, alors Maman, elle peut pas. »

A la maman de I., vendredi, c’est moi qui ai dit que ce n’était pas la peine.
Que ça suffisait.
Que c’était bien comme ça.
Qu’il n’en fallait pas plus, surtout pas.
Parce que I., quand elle fait de l’écriture, elle angoisse.
Quand elle porte son cahier jusqu’à mon bureau, pour me montrer ses lignes de b, de ba, de biberon et de bataille, elle a le regard implorant.
« Papa, il a dit qu’il fallait des très bien partout et que comme ça, il serait content et fier de moi.
– Dis lui que, même sans des très bien, il peut vraiment déjà être fier de toi.
– Et Maman, le soir, elle me demande ce que j’ai écrit à l’école et elle me donne une feuille et je dois le refaire plusieurs fois.
– Combien de fois ?
– Trois, ou quatre, ça dépend. »

J’ai réécouté les paroles de la chanson de Pink Floyd ce matin.
« Hey, teachers, leave the kids alone ».
J’adore cette chanson.
L’air, le message.
La liberté, l’envie.
Et puis j’ai eu envie d’en changer un peu le texte.
Juste un mot.

Une journée (presque) ordinaire…

Aujourd’hui, il y a eu :

– R. qui a presque réussi à dire « maîtresse » correctement, il a dit le « ss » à la fin, mais a gardé le « cr » au début. Mais pour commencer la journée, c’était déjà vachement bien.

– Bon, il y a eu M., ensuite, qui m’a soutenu mordicus que un L à coté d’un O, ça faisait « mo ». J’étais de bonne humeur, je n’ai pas insisté, même si je lui ai dit que je n’avais jamais encore fait de vémo, mais que ça arriverait peut-être un jour, qui sait.

– L’heure d’après, D. s’est un moment gratté la tête pour retrouver comment s’appelait ce chapeau russe que je venais de leur montrer au tableau. Cette sorte de bonnet rembourré, avec une visière remontée sur le front. Et puis d’un coup, d’un seul, il s’est levé et a crié « Chantaaaaal ! ». J’ai cru qu’il y avait vraiment Chantal qui passait dans le couloir. Et puis j’ai compris, et je lui ai dit qu’il y était presque, que c’était une « chapka, répète après moi ».

– A un moment, je ne sais plus comment, on a parlé de l’amour. Ils ont tous fait beurk. Alors je leur ai expliqué que l’amour, c’était aussi celui de leurs parents et que c’était grâce à ça qu’ils étaient là, aujourd’hui, avec moi. C’est là que E. a dit « moi, Papa et Maman, comme ils se tapent dessus tout le temps, euh, je crois pas ».

– Ça l’a peut-être décomplexée parce que pas longtemps après, j’ai demandé à V. pourquoi son cahier n’était pas signé. Elle m’a répondu que Maman elle avait pas le temps, parce que « Papa, il était encore bourré » (sic).

– J’ai commencé à me dire que la journée était quand même un peu compliquée, mais il y a eu W. qui, sans respirer ni même hésiter, a lu une phrase de sept mots, seule, du début à la fin. Ses yeux ont tellement brillé que les miens ont failli être mouillés.

– Et puis L. qui a récité la poésie de bout en bout, avec des gestes, des intonations et surtout une fierté à faire pâlir un coq.

– Et enfin A. qui s’est battue comme une guerrière pour calculer les additions et les soustractions que j’avais mélangées sur le tableau. A la fin, quand je lui ai dit qu’elle avait tout réussi, elle ne m’a pas crue. Et puis elle m’en a demandé d’autres et j’ai dit oui.

Je crois même que je lui ai dit merci.

Et pourtant sourire, toute la journée.

Dans ma REPpublique, on accueille les enfants, tous les enfants. Ceux qui sourient, ceux qui pleurent, ceux qui rêvent. Ceux qui n’ont rien demandé à personne mais qu’on repousse, qu’on rejette, sans qu’ils n’y puissent rien. Sans que je n’y puisse rien. Ou presque.

Moi aussi, j’ai reculé.
Je crois même que j’ai mis ma main pour couvrir mon nez.
Je ne pense pas qu’il l’ait remarqué.
Il a continué à sourire, comme toujours, comme toute la journée.

Il souriait aussi, quand ils ont changé de place, les uns après les autres, et qu’il est resté assis seul, sur ce bout du banc rose. Ils m’ont regardée, ont mis leurs doigts sur le nez, se sont levés et l’ont laissé.

Oui, M., il sent mauvais.
Le tabac, froid.
La fumée.
D’autres choses aussi, parfois.
Ses doigts sont sales, ses ongles longs.

« Bonjour Madame, je m’excuse de vous demander ça, mais est-ce qu’avant de le ramener à l’école, cet après-midi, vous pourriez couper les ongles de M. ? J’ai peur qu’il blesse quelqu’un, et puis … ce n’est pas très propre.
– Oui, oui, d’accord Madame, d’accord Maîtresse. »

Maman regarde le sol, s’excuse un peu. Je ne sais pas si elle a vraiment compris ce que je lui ai dit. Elle repart, M. lui sourit. Encore. Beaucoup.

Elle ne sourit pas.
Elle est tellement maigre, tellement voûtée, tellement abîmée.
Je m’en veux, un peu.
Mais il le fallait.

J’ai donné à M. un papier à faire signer par ses parents.
Je lui ai répété plusieurs fois que c’était important, très important, qu’il ne fallait pas oublier.

Le lendemain matin, je lui ai demandé s’il me l’avait ramené.
Avec son grand sourire, il a acquiescé.
Il ne parle pas M., ou très peu, ou très mal.
Il a couru vers son cartable, je l’ai suivi.
Il a fouillé, tripoté le fond de son sac.
Il en a sorti une feuille, froissée, pliée. Me l’a tendue.
En dépliant le papier, un nuage de fumée froide, l’équivalent d’un cendrier entier, est venue me piquer le nez. Cette fois-là aussi, j’ai reculé.
Le papier était signé, je l’ai remercié.

La directrice vient me chercher.
Le Papa de M. est au téléphone, il veut me parler, il est énervé.
« Je peux savoir pourquoi vous avez dit à l’éducatrice que mon fils il pue ?
– Je n’ai pas dit ça comme ça Monsieur, nous faisons des points réguliers sur votre enfant, je lui ai parlé du manque d’hygiène, parfois…
– C’est faux madame, il sent bon mon fils !
– Non, Monsieur, j’en ai parlé à votre femme, il y a parfois des odeurs. Les autres enfants s’en plaignent aussi, c’est difficile pour lui, violent même»

Il le fallait.
Depuis, rien n’a changé.

Le manteau de M. sent tellement mauvais qu’il m’est difficile de le lui fermer.
Les chaussures de M. sont tellement sales que je rechigne à lui faire ses lacets.
Ses ongles repoussent, son crâne le gratte. Je m’éloigne.

Et les autres.
Ils continuent de l’éviter, de le repousser.

Et M. continue de sourire, toute la journée.

L’amour, c’est…

On ne se connaissait pas.
Enfin si, moi je le connaissais, j’en avais entendu parler, j’avais vu, aimé ce qu’il faisait, ce qu’il disait.
On ne s’était jamais vus, jamais parlé.

C’est drôle parce que quelques jours avant, je m’étais dit qu’il faudrait que je lui parle, que je lui dise, que je lui demande si je pouvais, s’il était d’accord pour être là, ici, avec moi, sur ce blog, par ci par là.

Et puis c’est lui qui m’a contactée.
Pas directement, non, je vous ai dit qu’il ne me connaissait pas.
Non, il a dit à B., qui l’a dit à C., qui me l’a dit.Il nous a demandé, à tous, de lui parler d’amour.

Comme ça, c’est tout.
Lui parler d’amour.
Tiens.

Et lui dire quoi sur l’amour ?
Justement, lui dire ce que c’était l’amour.

Il a dit qu’il le lirai, puis qu’il le dessinerai.
Il l’a fait.

J’ai transmis le message à M., à J., à A., à G..

La boule de neige s’est emballée.
On en a tous parlé.
On lui a tous dit ce que c’était, l’amour.

Il a tout dessiné.

Ils en ont fait un livre.
Et maintenant, il est à vous.

A vous de le lire, le regarder, l’offrir, le relire, l’aimer.

A moi de dire merci Jack Koch !

Sa chaise sera vide.

Dans ma REPpublique, nul besoin de papiers, de carte verte ou de droit d’asile pour entrer, s’asseoir et apprendre. Alors il y a des fois où on fermerait bien notre portail de l’intérieur pour ne plus les laisser sortir. Pour ne plus les laisser partir.

C’est vrai que je ne le connaissais pas.
Peu, en tous cas.
Croisé dans les couloirs.
Vu parfois sa maîtresse lui demander de se ranger.
Vu avec sa maman, l’autre jour, préparer le stand pour la vente de gâteaux dans la cour.

Je ne le connaîtrai pas mieux.
Je ne le croiserai plus.
Il est parti.
Contre son gré, celui de sa sœur, celui de sa mère, celui de son père.

Cela faisait des semaines, des mois que ça couvait.
Demande d’asile refusée.
Recours épuisés.
Tous les mercredi, à la préfecture, aller pointer.
Et attendre.
Attendre quoi.
Ca.
Attendre et puis partir.

A la rentrée des vacances, il y aura une chaise vide dans la classe.
Le casier, lui, sera presque plein.
Il y aura tout, sauf ce qu’il avait pris avec lui, pour faire ses devoirs, comme les autres.
Les autres, ceux qu’il comptait bien retrouver là, dans cette classe, dans cette cour.
Les autres, ceux qui ont le droit de rester là.
Les autres, ceux auxquels on essaiera d’expliquer ça.
Ou pas.

Quoi qu’IL en soit.

Dans ma REPpublique à moi, on voit grandir des enfants. On les voit évoluer, s’ouvrir, se découvrir. Et pour certains, ne plus se mentir.

Des années qu’on a compris.
Des années qu’on sait.
Des années qu’elle a commencé à en parler, à le murmurer plutôt.
Oh non bien sur qu’on ne l’a pas prise au sérieux.
Pas assez, en tous cas.
On s’est dit que ça lui passerait, qu’elle est « fragile », qu’elle se trompe de combat.

Mais aujourd’hui, elle ne chuchote plus.
Elle affirme, elle réclame, elle impose.

D’ailleurs, si elle me lisait, elle serait furieuse.

Parce qu’elle a 10 ans.
Et qu’elle ne veut plus qu’on dise «elle ».
Elle est « il ».

C’est dingue comme des enfants de 10 ans sont plus ouverts que les adultes que nous sommes.
Parce que, eux, ils s’exécutent.
Et sans malaise.
Sans jugement.
Depuis quelques semaines, depuis qu’elle l’a dit haut et fort, pour eux, elle n’est plus « elle », elle est « il ».
C’est un garçon, comme eux.
Parce qu’elle l’a décidé, parce qu’elle le leur a dit.
Et ça, ça leur suffit.

Alors, je vais essayer moi aussi, S.
Je te promets que je vais essayer.
Je t’ai connue « elle ».
Tu seras désormais « il ».

Parce que ça ne va pas s’arrêter là.
Tu as beaucoup de chance S., j’espère que tu le mesures.
La chance d’avoir des parents qui t’ont écouté, qui t’ont compris, qui t’ont dit oui ou au moins « on va essayer », qui vont t’aider, t’accompagner.
Des parents qui ont insisté quand le pédiatre leur a dit que c’était « une lubie ».
Des parents qui se méfient déjà des psychiatres qui leur diront que « ça lui passera ».

Le mois prochain, Papa a pris un rendez-vous important pour toi, S..
Dans une association.
Tu y rencontreras des adultes qui ont parcouru ce chemin que tu t’apprêtes à emprunter.
Ils te raconteront leurs joies, leurs doutes, leurs détours, peut-être, les obstacles, surtout.
Tu leur parleras peut-être d’elle, de celle que tu ne veux plus être, ou que tu n’as jamais été.
Et de lui, celui que tu voudrais être, que tu seras, que tu es déjà, quelque part, au fond de toi.

Eux, ils ne diront pas que tu es fragile, que tu te trompes de combat.
Ils ne t’obligeront pas à mettre un maillot une pièce pendant les cours de natation.
Ils ne te forceront pas à aller dans les vestiaires des filles avant le cours de sport.
Ils ne te demanderont pas de dire « PrésentE » au moment de l’appel.
Ils ne t’obligeront plus à mentir, à nous mentir, à te mentir.

Tu seras il, quoi qu’IL en soit.

Les idées claires

Dans ma REPpublique à moi, on échange, on discute. On apprend à se connaître. Parler, parler encore et se dire, tout ou presque. Essayer de comprendre mais surtout mettre les mots. Les bons.

Ils étaient souriants, contents de se retrouver après ce mercredi chômé. Quand la sonnerie a retentit, on s’est tous assis sur les bancs. Il y en a un rose sur lequel les garçons refusent de s’asseoir, alors ils sont entassés sur le jaune.

On était tous assis et on a fait l’appel. Je voyais bien que M. n’était pas là, mais je l’ai quand même appelé. Et quand personne n’a répondu, j’ai dit : « Il n’est pas là, vous êtes surs ? Regardons sous le banc, peut-être qu’il s’y est caché ». Forcément, ils ont tous, très sérieusement, regardé sous le banc. J’ai ri et je me suis souvenue qu’en CP, le second degré, il fallait mieux ne pas tenter.

Après, on a discuté, un peu.
Qu’est-ce que vous avez fait hier ?
R., tu n’as pas joué à la Playstation cette fois avant de dormir ? Non, c’est bien. R.
M., est-ce que Maman t’a lu une histoire ? Non, c’est ta grande sœur, c’est super ça !

Avec qui avez-vous fait vos petits exercices de lecture, racontez-moi !

E. s’est entrainée à lire les syllabes avec Papa.
A., avec Maman.
D’autres avec grande sœur.
D’autres ne l’ont pas fait.
Tant pis.

Je me tourne vers D.
Comme d’habitude, il regarde ses pieds.
Comme chaque fois qu’il est assis là, sur ce banc, il tripote un morceau de son pantalon, du côté des genoux.
Comme tous les jours, il trépigne, a du mal à rester visser là trop longtemps.
Quand je l’interpelle, il relève très légèrement la tête et me regarde au-dessus de ses lunettes.

« Comment ça s’est passé D., as-tu réussi à lire les syllabes à la maison hier ?
– Pas trop.
– Un petit peu, quelques unes, et pas d’autres ?
– Je ne sais pas. »

D. articule mal et comme il a peur qu’on se moque de lui, il parle vite et avale certains mots. Mais on commence à se comprendre, lui et moi.

«Avec qui as-tu fait la lecture, D., raconte-moi.
– (Silence, reniflage. D. remet ses lunettes sur son nez, trifouille le lacet de son jogging)
– Avec Maman, avec ton frère ?
– Avec Papa.
– Chouette.
– Non.
– Ah.
– Papa, il me crie très fort dessus.
– (Silence)
– Et si il crie quand je n’y arrive pas, alors j’y arrive encore moins. »

Il articule mal D.
Il bafouille, il mange les mots.
Mais il a les idées claires D.
Et il a les mots.
Il les mange, oui, mais ce sont les bons.

Rendez-moi leur sourire.

Dans ma REPpublique à moi, comme dans les autres REPpubliques, on m’a demandé d’é-va-lu-er mes élèves de CP. Pas une option, une obligation. Tout cela est très (trop) sérieux, national, scientifique. Quoi qu’il en coûte.

« Il y en a même qui ont pleuré », m’a dit une collègue tout à l’heure.
Moi j’en ai vu suer.
J’ai vu des yeux se fermer, d’autres se lever en l’air.
J’ai vu des épaules s’affaisser.
J’ai entendu des bouches souffler.
J’ai vu les sourires disparaître.
Je les ai vus, un à un, tomber.

Pourtant, en haut du petit cahier que je tenais dans les mains, il y avait écrit le mot « confiance ». En entier, ça faisait « l’école de la confiance ». Alors je leur ai répété plusieurs fois : « C’est presque fini, faites-moi confiance ». Pendant quelques secondes, les yeux se remettaient, un peu à briller. Quelques secondes seulement. Parce qu’il fallait continuer, recommencer.

Ne pas aider.
Ne pas souffler.
Lire la consigne telle quelle.
Ne surtout pas exagérer.

« Bbbbbbbbballon, lapin, montagne, renard. Quel est le mot dans cette liste qui commence comme bbbbbbbbiberon ? »

Oui, bon, bah, je ne leur ai pas donné la réponse-là.
J’ai juste essayé de les remotiver.
J’ai tenté de m’approcher de M. pourtant si heureux, si souriant d’ordinaire. M., il sait déjà presque lire. Mais là, il n’y arrivait pas, il ne pouvait plus.
Je lui ai expliqué, comme aux autres, que je n’avais pas le choix.
Que tous les enfants de CP de tout le pays étaient, maintenant, en train de faire comme eux.

« A quoi ca sert, maîtresse ? ».

Joker. Exercice suivant.
J’aurais bien répondu que ça sert à vous faire perdre toute la confiance que vous aviez si bien gagnée ces trois dernières semaines. A vous broyer, vous humilier.
Mais ça aurait été sans doute exagéré.

Sans exagérer pourtant, ils en sont sortis abattus, fatigués, démotivés.
Et j’en suis sortie frustrée.
Aucune des réponses inscrites sur ces cahiers, aucun des items que je suis tenue désormais de saisir sur une plateforme aux hébergements douteux, rien de tout ça n’est à l’image de ce dont ils sont capables, de ce qu’ils sont et de ce qu’ils seront ces prochains mois.

Si seulement on ajoutait une page, à la fin de ce cahier.
Une page avec un grand cadre noir.
Là, on y collerait une photo, juste une.
Celle du sourire de D. quand il a réussi à lire la syllabe qui était au tableau.
Ca ne suffit pas ?
A moi, ça me suffit.
Largement.
Amplement.

Parents, mode d’emploi ?

Dans ma REPpublique à moi, il y a des enseignants, évidemment. Des enfants, bien sur, beaucoup d’enfants, essentiellement des enfants. Et puis des parents. Pour le meilleur, le plus drôle parfois, le plus tendre, souvent, le pire, de temps en temps.

Je ne sais pas trop par lesquels il faut que je commence sans avoir l’air de vouloir donner le ton.

Par exemple, si je commence cette chronique en vous parlant de ces parents qui, le jour de la rentrée, ont crié au scandale, squatté 1h30 le bureau de la directrice, menacé de porter plainte, promis d’emmener leur fille voir un psychiatre en urgence, nous ont accusés de maltraitance et assuré (oh non, pas ça !) que si on ne mettait pas leur fille dans la même classe que ses copines, ils la retireraient de « cet endroit ». Si je commence par eux, forcément, vous allez vous dire, elle essaie de nous expliquer que les profs n’aiment pas les parents.

Alors que pas du tout.
On les aime.
On les adore.

Surtout la maman de A. ce soir, devant l’école.
Elle était un peu énervée parce que la maîtresse venait de lui dire que son fils avait raconté aux copains que la mère de Y., elle faisait des « trucs bizarres » à des hommes qu’elle ne connaissait pas. En vrai, il a utilisé des mots un peu, non très très vulgaires, mais je ne vais pas les écrire ici.
La mère de A., quand elle a entendu ça, elle est partie au quart de tour. Pas contre son fils, pas tout de suite, non. Elle a embrayé en nous racontant par le menu, devant l’enfant, tous les détails des fameux « trucs bizarres ». Elle pensait sûrement que si on venait lui parler de ça, c’est qu’on voulait en savoir plus. Pas vraiment. Ceci dit, les autres mamans, devant la grille, ça avait l’air de les intéresser.
Bref, on lui a demandé d’arrêter, on lui a dit qu’on avait compris le principe (à peu près), mais qu’il fallait surtout qu’elle parle à son fils, qu’elle lui explique qu’on ne dit pas ce genre de choses aux copains.
La maman de A. elle a dit « Je peux pas ». Elle « peut pas, parce que si je lui explique, je vais m’énerver et je vais le taper, alors il faut pas. ».

Autre style, autre lexique, autre philosophie : la maman de F.
A 11h45, elle est venue chercher son fils.
Quand il est arrivé, elle lui a demandé de remonter chercher son cartable.
La maîtresse de F. lui a demandé pourquoi, en lui réexpliquant qu’il y avait école cet après-midi.
Avec un aplomb assez impressionnant et le regard légèrement hautain elle a rétorqué « Pas du tout madame, c’est son anniversaire aujourd’hui, il n’est pas question qu’il passe la journée à l’école ». Bouche bée la maîtresse, sa collègue (moi) avec.

Il faudrait peut-être que la maman de F. parle un peu avec la maman de M. Parce que ce soir, quand j’ai remonté le trottoir, je l’ai croisée, assise sur une marche, loin du portail. Il n’y avait pas M. avec elle alors je lui ai demandé si elle l’avait récupéré. Elle m’a répondu qu’il allait à la garderie, qu’elle attendait ici. Je lui ai dit qu’elle pouvait entrer, aller le chercher. Elle a secoué la tête et a dit « 18h30, c’est bien 18h30 ».

La liste est longue et se transforme parfois en poème.
Mais finalement, entre la maman de A., le papa de D., qui fait toujours sauter son fils dans ses bras quand il le récupère, même maintenant qu’il est au CM1, la maman de M., la maman de S., enceinte de son septième enfant, qui a promis à son seul fils qu’elle en ferait un huitième pour que, peut-être, il ait au moins un frère.
Entre toutes ces femmes, tous ces hommes et nous, il y a bien un lien, un truc qui fait qu’on ne peut pas avancer l’un sans l’autre, une sorte de nœud qu’il faut garder serré, tout en sachant parfois le laisser couler.
Ce truc, ce lien, ce nœud, ce sont les enfants, leurs enfants qu’ils nous confient et qu’on essaie, avec eux quand ils l’acceptent, de faire doucement grandir.